Actions

Work Header

Nighthawks

Chapter Text

Erik Lehnsherr était juif et pédé. C’était pour lui une source incommensurable d’orgueil. Toute personne qui aurait tenu devant lui des propos insultants à l’égard de ces deux communautés se serait vue immanquablement corrigée, non pas verbalement mais physiquement. Assez peu partisan de didactique, il lui préférait des méthodes plus expéditives. C’était pourquoi et à tout hasard, tenait-il toujours derrière le zinc de son bar une batte de base-ball.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? », s’était écrié son ami Belize, propriétaire avec lui de l’établissement.

« C’est pour les emmerdeurs », avait-il répondu laconiquement en déchargeant des caisses de bières.

Belize, cintré dans ce qui à première vue aurait pu passer pour un bleu de travail mais qui, à y regarder de plus près, était une combinaison dont le but était de mettre en valeur le bombé parfait de son cul et l’arrondi délicat de ses épaules, s’était accoudé au comptoir et avait poussé un soupir las.

« Erik, mon chou. Je crois que tu ne comprends pas bien le principe de ce que nous faisons ici. C’est un bar gay. Il n’y aura pas d’emmerdeurs. »

Ayant immobilisé le diable sur lequel s’entassait son chargement, Erik avait regardé son ami avec la plus grande circonspection.

« Je sais ça, je ne suis pas un con fini. Il n’empêche, on peut être pédé et raciste. Ou antisémite. Tu devrais le savoir.

- Ou misogyne. Ou transphobe », avait ajouté Paloma depuis le fond de la salle. Perchée sur une chaise, elle accrochait aux murs des affiches de cabarets datant de la Belle Epoque.

Les deux hommes l’avaient regardée sauter de son perchoir. Vêtue d’un survêtement informe, elle avait fait quelques pas en arrière et ils l’avaient rejointe au milieu des tables.

« C’est droit ? avait-elle demandé en indiquant le mur.
- Oui… c’est quoi ce machin que tu portes ? Tu vas courir ? avait taquiné Erik en tirant sur l’élastique du pantalon de son amie.
- Bas les pattes, grossier personnage ! Oui, je cours. Je cours toujours après les beaux garçons.
- J’ai mes chances alors ?
- Dans tes rêves ! Je n’aime pas les rouquins ! »

Ils avaient ri, assez contents de leur petite comédie. D’un œil sévère, Belize les avait blâmés, comme le pape l’aurait fait avec deux jeunes séminaristes chahutant dans les couloirs du Vatican.

« Vous vous draguerez après, on s’éloigne du sujet là… Paloma, est-ce que tu pourrais expliquer à Erik qu’on n’a pas besoin d’une batte de base-ball ? On a engagé une vigile pour ça…
- Laisse-le avec ça. Il compense… »

Elle s’était retournée, majestueuse, et s’était dirigée vers le comptoir, en ondulant des hanches. Le mouvement avait fait glisser son pantalon qu’elle avait remonté d’un tour de main.

« Je compense quoi ? avait manqué de s’étrangler Erik.

Belize avait pouffé. Le corps de Paloma étant en chaque espace un point d’attraction, ils l’avaient suivie. Grimpée sur un des tabourets qui longeaient le bar, elle avait inspecté ses mains posées à plat sur le zinc miroitant puis elle s’était penchée par-dessus le comptoir pour saisir dans un pot à crayons une lime à ongles en carton. Minutieusement elle avait limé ses longs ongles laqués de rubis. Bien que l’apport financier d’Erik dans l’acquisition du commerce eût été le plus important, la patronne c’était elle. Ils avaient attendu sa sentence.

« Vous êtes nerveux, les garçons… », le célère crissement du papier émeri usant la kératine avait mis sur la peau d’Erik un frisson délicieux, «… je le comprends. Mais vous ne devriez pas. Pour avoir suffisamment roulé ma bosse dans ce genre d’endroits, je peux vous assurer que nous allons faire un carton. »

A eux trois, ils formaient l’équipage le plus joli dont le Marais eût pu rêver. Paloma, née Luigi à Gênes, avait mené, de Londres à Venise, son carrosse tintinnabulant de larmes et de breloques pour échouer à Paris où, dans des caves bondées, de sa voix lyrique et rocailleuse, elle faisait revivre Dalida. Belize, d’origine comorienne, était le plus jeune. Brillant étudiant, diplômé en chimie appliquée, il s’était vu refuser tous les postes auxquels ses compétences lui auraient donné droit. Végétant perpétuellement entre des stages mal payés, il macérait dans une colère froide dont il ne savait que faire. Erik les avait rencontrés lors d’une Pride de nuit, sur les faubourgs parisiens. Immédiatement, ils s’étaient aimés, se vouant mutuellement une admiration et une tendresse infinies. Ils ne s’étaient plus quittés.

Ils avaient partagé leur misère qui, d’être commune, était devenue joyeuse. Sur une impulsion de Paloma, avait grandi l’idée de construire une chose qui ne serait qu’à eux, un lieu où ils pourraient être entièrement eux-mêmes. Le décès du père d’Erik leur avait permis de concrétiser ce projet. Avec ce petit héritage et les économies de Paloma, ils avaient acheté un fonds de commerce dont le succès, comme l’avait prédit Paloma en ce jour d’ouverture, avait été complet.

La Dragée Haute, sise rue Pastourelle dans le quartier du Marais, ne désemplissait pas. C’était le royaume incontesté de la follerie parisienne, le temple de l’outrance et de la démesure. Les tantes les plus exubérantes s’y donnaient rendez-vous, dans un concours facétieux d’excès. Les falbalas, les rubans et les plumes tournoyaient, embaumant l’air des effluves de poudre de riz, de rose et de lilas. On y buvait sa bière en levant le petit doigt et en balançant sa jambe gainée de soie. On y chantait aussi, les sombres barytons succédant aux ténors entêtants. Moins visible mais tout aussi charmant, le costume masculin y tenait son rang, qui se déclinait du cuir viril au costard élégant. De magnifiques lesbiennes dont les cous s’ornaient de cravates sévères jouaient au billard en sirotant du champagne. La manière était la règle, tout était admis pourvu que les genres fussent brouillés. On y accueillait, dans un esprit bienveillant de parrainage, les princes délicats et les petites princesses, babillant, pas encore sortis de leur chrysalide.

Finalement, au milieu de cet aréopage, Erik était le plus conventionnel. Sa seule fantaisie consistait en un trait de Khôl dont il soulignait l’acier de son regard et en des jabots dont il parait ses chemises. Cette liberté qu’enfin il s’octroyait sur les conseils avisés de ses deux amis et l’environnement dans lequel il baignait contribuaient à construire un bonheur fragile et un sentiment de sécurité. Ne lui manquaient plus pour parfaire son accomplissement que les affres de l’amour. Mais à quarante cinq ans, croyant plus en la banalité du destin qu’en sa générosité, croyant même qu’il en avait épuisé les ressources en croisant la route de Paloma et Belize, il faisait le deuil lucide de ces tourments.

Du moins pensait-il l’avoir fait jusqu’à ce soir de mai, date à laquelle commence réellement notre histoire. La fête battait son plein et la canaillerie présente ployait sous les odeurs du muguet, Belize ayant décoré chaque table d’un bouquet de clochettes blanches. Alors qu’il venait de servir deux tourtereaux, installés dans un coin reculé de la salle, Erik fit une pause aux côtés de Paloma qui officiait derrière le zinc. La patronne, glissée dans un fourreau lamé, les épaules ceintes d’un boa rouge qui rehaussait le blond vénitien de sa chevelure, préparait les cocktails et encaissait la monnaie. Dans son dos, la chaine hifi rugissait des airs d’opéra baroque, où l’on assassine, trahit et meurt par amour. A Erik qui essuyait son plateau, elle murmura : « Sont mignonnes… » en lui indiquant du regard les deux colombins, dont les baisers et les caresses échangés avaient la grâce des premières fois.

« Oui, elles sont mignonnes, répondit pensivement Erik. Parfois je regrette de n’avoir plus vingt ans. Ce truc-là, ça ne m’arrivera plus.
- Sottise ! L’âge n’y est pour rien. Et si c’était le cas, alors j’arrêterais de vivre immédiatement !
- Pour toi ça n’est pas pareil. Tu es si charismatique que tout le monde ici est un peu amoureux de toi. Il te suffit de choisir », fit Erik en l’enlaçant.

Ils se bécotèrent un moment, ravis dans leurs gestes de s’affectionner autant.

« A toi aussi mon cœur, ça peut arriver, voulut consoler Paloma. J’ai connu à Venise deux anglais, dont l’un approchait la cinquantaine et qui se sont épris l’un de l’autre en moins de vingt-quatre heures.
- Tu adores me raconter des histoires.
- Celle-ci est vraie. Je te le promets. Ils s’aiment encore et vivent ensemble à Londres désormais. L’un est peintre, l’autre est médecin.
- C’est un effet du romantisme anglais alors et je suis si stupidement français…
- Tu es français maintenant ? Je croyais que tu étais apatride ? »

Erik haussa les épaules.

« Peu importe… je n’y crois pas, c’est tout.
- Pour avoir la foi, mon chat, faut-il avoir déjà l’espérance… »

De la porte d’entrée, par-dessus le vacarme ambiant, leur parvinrent des éclats de voix. George, la vigile, plus communément appelée le cerbère, tenait en respect une blonde sculpturale au bras de laquelle se pendait un petit brun barbu, embarrassé par l’esclandre dont sa compagne était l’initiatrice.

« Nous voulons entrer ! », vociférait la blonde. Son léger accent anglais rendait sa réclamation moins péremptoire, comme un biscuit sec trempé dans du thé devient subitement friable.
George, roide dans son veston moiré que barrait la chaîne de sa montre à gousset, l’empêchait d’avancer.

Plus loin, Belize, rouge de plaisir, se faisait mousser par une tablée de matelots.

Paloma et Erik s’approchèrent de la porte.

« Bon sang George ! Que se passe-t-il ? demanda Erik.
- La jeune dame que voici veut absolument entrer. Je lui ai dit qu’on n’acceptait pas les hétéros.
- Mais mon frère est gay ! Il a le droit ! Dis-leur Charles, que tu es gay… », intervint la blonde.

Alors tout se cristallisa. Erik eut l’impression que quelque part, dans quelque jardin secret, des cerisiers en fleurs libéraient leurs arômes. Derrière lui, des sirènes éplorées chantaient la gloire perdue d’un roi, poignardé par une amante traitresse.

Charles, puisque c’était ainsi que se nommait le divin fâcheux, semblait avoir le même âge qu’Erik, à quelques poussières d’années près. Sous la civilité acquise à force de thé-à-cinq-heures, de bibliothèque feutrée et de cravache cinglée contre des bottes en cuir, bataillaient une virilité aux bords rugueux et une délicatesse courtoise. Il portait une veste en daim et des Chesterfield surpiquées ; sa barbe mal taillée était le résultat d’un soin quotidien ; son poignet dont l’ossature était si fine qu’on eût pu craindre qu’elle se brisât, avait des façons déliées. C’était un homme, un vrai et Erik l’imagina immédiatement à genoux, accroupi, à quatre pattes, par terre, fléchi.

Agrippé au bras de sa sœur, il leva les yeux que la honte lui avait fait baisser, quand son nom fut prononcé. Le bleu franc et solide que frangeait un peigne de cils noirs faillit à Erik faire pousser un cri de désespoir.

« Oui, je suis gay mais Raven, viens maintenant… partons… ce n’est pas la peine d’insister… »

Le chœur de sirènes se tut. Le roi, revenu d’entre les morts réclamait sa vengeance. Et même si cet opéra n’existait pas, ça n’était pas grave, Erik déjà programmait d’en écrire le livret.

Voyant dans quel précipice tombait son ami, Paloma, perspicace et magnanime, amadoua George d’une main sur l’épaule et dit : « s’il est gay alors il peut entrer. Soyons hospitalières, la sœur est aussi la bienvenue à condition qu’elle se tienne bien », puis s’adressant à Raven : « vous tiendrez vous bien ? ».

Levant fièrement le menton, Raven répondit : « Bien sûr. Je ne viens que pour accompagner mon frère. Je veux qu’il s’amuse. »

Tout le monde se calma. Charles lâcha le bras de sa sœur. Débarrassé de sa gêne, arrogant soudain, il tira sur le bas de sa veste. Son regard s’ancra dans celui d’Erik. Vexée d’avoir été contredite, George s’écarta et les laissa franchir le seuil. En passant, le coude de Charles effleura le torse d’Erik. Ayant seule garder son sang-froid, Paloma guida les anglais et les installa, assez loin des matelots qui bramaient à tue-tête. Elle revint. Réfugié derrière le bar, Erik supplia :
« Je ne peux pas les servir.
- Si. Et plutôt deux fois qu’une. Voilà ton ange. Il est parfait. »

Elle mit dans ses mains le plateau. Il partit, la fleur au fusil, quérir sa commande. En traversant la salle, sous le faisceau bleuté que dardaient sur lui les yeux de Charles, Raven ayant déjà sympathisé avec une compagnie de travestis qui maniaient avec fortes roucoulades la langue de Shakespeare, Erik se rappela heureusement son âge, sa maturité, les combats qu’il avait livrés, le nombre respectable de culs qu’il avait tamponnés. Cet anglais n’était rien, il n’en ferait qu’une bouchée.

Toute bataille a ses chausse-trapes. Le mouvement qu’eut Charles pour se défaire de sa veste en fut une. Sentant sa voix partir dans des aigus incontrôlables, Erik se racla la gorge. Fermement, il demanda :
« Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?
- Dans quel contexte ?
- Comment ça ?
- Et bien, il y a tout un tas de choses qui me font plaisir. Tout dépend du contexte. Les énumérer toutes serait indécent. »

Charles croisa les jambes. Le bas de son pantalon en remontant découvrit sa cheville. Avec nonchalance, le bout pointu de son soulier verni se balança. Erik comprit qu’il était déshabillé du regard. Il se félicita de porter une chemise qui comptait autant de boutons. Sur ses hanches étroites, qui étaient un atout majeur de son charme, il sentit des mains virtuelles se poser. Il frémit et se pencha. Mais Raven ne les écoutait pas, toute occupée à rire aux incartades de ses nouveaux amis.

« La liste de ces choses peut-elle être augmentée ? Je suis très inventif.
- On me surprend difficilement.
- C’est un défi ?
- On peut dire ça. »
Erik se redressa. Ouvrant le compas de ses cuisses, il se campa. La timidité dont Charles avait fait preuve plus tôt sur le trottoir s’était envolée, son aisance affola Erik. Ils se sourirent. Il n’y a pas de meilleures guerres que celles qui se donnent à armes égales.

Raven enfin s’aperçut de la présence d’Erik.

« Ah ! Vous voilà ! Je veux du vin blanc. On boit du vin blanc, n’est-ce pas Charles ?
- Allons-y pour du vin blanc.
- Côtes du Rhône, sec et pourtant fruité, ça ira ? proposa Erik.
- C’est parfait. Vraiment parfait. »

La soirée s’écoula. La clientèle était nombreuse, rieuse, bruyante. Erik n’eut pas un moment de répit. Avec l’aide de George, il dut faire sortir les matelots, trop empressés à l’égard de Belize. La batte de base-ball qu’il fit claquer sur le comptoir en guise de menace mit sur le visage de Charles un Oh scandalisé et un rougissement annonciateur. La poigne de George qui d’une main au col avait jeté un matelot dans la rue, enflamma Raven. Quittant abruptement la table, elle la poursuivit sur le pas de porte. « Je suis hétéro mais… »

Bientôt, il y eut deux bouteilles vides posées devant Charles. Son aisance fut remplacée par une insolence frondeuse. Il déboutonna le col torsadé de son chandail, laissant entrevoir la blancheur de sa gorge et ce point, adorable point où se scindaient ses clavicules. Plusieurs fois, il fut approché par des impénitentes, attirées par ses manches retroussées, l’embonpoint léger qui floutait sa taille, tout son air à la fois confortable et aguicheur. Gentiment, il les faisait rire puis les repoussait. A chaque nouvel assaut, Erik s’incendiait de jalousie.

Peu à peu la salle se vida. On partait en titubant, en se tenant par la taille, en entonnant des chansons sirupeuses et larmoyantes. Paloma, Belize et Erik rangèrent les bouteilles, nettoyèrent les verres, astiquèrent le zinc. D’un coup de fesse, Paloma fit tinter la caisse enregistreuse. Belize éteignit la musique. Epuisés, ils s’accordèrent un instant, s’appuyant côte à côte au comptoir, tournés vers la salle.
Dans le silence, au milieu des chaises en désordre, sous l’éclairage des lustres un peu kitch que Paloma avait rapportés de Venise, patientait Charles, posé comme une fleur.

« Merci, dit Belize à Erik. Toute à l’heure, avec les matelots.
- C’est normal.
- Je ne sais pas pourquoi l’uniforme m’attire autant.
- Il y en a des fréquentables, ceux-ci étaient des raclures. Tu ne les reverras plus. »

George les salua en fermant la porte. Contre elle se tenait Raven, qui du bout des doigts envoya un baiser à son frère.
Tous les trois regardèrent Charles qui souriait à Erik.

« Bien, bien, bien…, ponctua Paloma.
- Il est pour qui celui-là ? demanda Belize qui n’avait pas tout suivi.
- Pour Erik », conclut Paloma.

Avec une théâtralité assumée, délicieuse, Charles muettement prononça : et maintenant quoi ? Ses yeux pétillaient, on aurait pour lui traversé des océans, pourfendu des dragons, vendu des états, n’importe quoi qui fût subliment tragique.

« Waouh ! », murmurèrent ensemble Paloma et Belize.

Vaincu, Erik fit tomber sa tête entre ses épaules. Il ne pouvait cesser de sourire. Depuis longtemps n’avait-il senti sa joie monter si haut.

« Bien, Erik, on te laisse fermer, lança Paloma à la cantonade. Belize doit aller se coucher. » Ils se claquèrent la bise. A l’oreille d’Erik, Belize soudain sérieux chuchota : « il a l’air un peu bourré. C’est inutile que je te parle de consentement, hein ? ». Erik hésita mais face aux sourcils froncés de Belize, il acquiesça.

Enfin, ils partirent. La nuit débutait. Il était à peine deux heures du matin.

Au tableau électrique, Erik éteignit l’éclairage. Il laissa seuls allumés les luminaires en laiton qui surplombaient le billard. Il aurait pu tout éteindre. Charles était incandescent. L’ivresse colorait ses pommettes, ses pupilles dilatées, noires, luisaient comme des lacs d’huile sans fond. A l’approche d’Erik, il ne se redressa pas. Il glissa un peu plus sur sa chaise, les fesses piquées par l’arête de l’assise. Son bras reposait sur la table, du bout des doigts il jouait avec l’étiquette d’une des bouteilles qu’il avait décollée du verre.

« Je vous dois combien ? demanda-t-il poliment quand Erik s’arrêta devant lui.
- C’est offert par la maison. »

Erik ramassa une chaise qu’un départ désordonné avait fait tomber à terre. Il s’assit. Ils se faisaient face. Leurs genoux ne se touchaient pas.

« Je ne connais même pas votre nom, fit remarquer Charles.
- Erik.
- Vous êtes d’origine allemande ?
- Non. Pourquoi ?
- Je ne sais pas. Un faux air germanique… »

Sa main balaya les airs, décrivant vaguement la silhouette d’Erik.

« Je suis juif.
- Ah c’est pour ça ! Ashkénaze ?
- Oui. »

Dans le regard de Charles, Erik vit se profiler tout ce qui venait inévitablement à l’esprit de quiconque apprenait sa judéité : le Shabbat, la Menorah, la Kippa, les papillotes et le grand chapeau noir, la circoncision, l’enseignement du Talmud dans des synagogues séculaires, toute une imagerie de traditions, de respect et de prières, les ghettos aussi, les pogroms et puis la fin, toujours la fin : le sang et les cendres de son peuple, cette marque infâme qui faisait de l’Europe un continent éternellement maudit.

« Je vous présente mes excuses, murmura Charles, sincère.
- Pour quelle raison ?
- Mon grand-père qui était dans l’Air Force a participé au bombardement de Dresde. Il n’a jamais bombardé les lignes de chemin de fer.
- Vous n’y êtes pour rien.
- On y est toujours pour quelque chose. »

Etonnamment, cette gravité soudaine entre eux, l’audace de Charles à s’engager sur un terrain miné, sa reconnaissance de torts hérités, désarmèrent Erik, lui qui habituellement serrait les poings à la simple évocation du martyre juif. Cela le fit trembler. Cette pesanteur, plutôt que d’être embarrassante, annonçait des choses fatales et périlleuses, une inclinaison à la tristesse, l’acceptation par Charles d’une certaine noirceur. Cet hypothétique horizon se dessinait alors même que rien encore n’était advenu.

Erik tira sur sa chaise pour se rapprocher de Charles.

« C’est un mauvais début, affirma-t-il.
- C’est certain. L’alcool me rend sombre parfois, selon les circonstances… »

Sa voix était vibrante, lente, traînant dans son sillage une mélancolie voilée.
Charles jeta la tête en arrière. Il passa la main dans ses cheveux, ramenant des boucles brunes derrière ses oreilles. Puis il afficha un sourire gai, désinvolte, trompeur.

« Voilà, c’est fini, s’exclama-t-il. Que voulez-vous ? »

C’était un peu trop pour Erik, tout ce sens de la dramaturgie. Il aurait souhaité un peu plus de légèreté, une insouciance joueuse. Il ne recula pas pourtant. Il se vit digne lui aussi de commettre des exploits, comme on commet des crimes, défait de toute morale, gratuitement, pour un autre.

« Toi », répondit-il, faisant sonner sa voix très bas.

Le sourire de Charles changea, passant en un clignement d’œil de la solennité à la lumière. Pour autant, ne perdit-il pas une once de sa profondeur. Erik comprit qu’il était à chaque instant le héros de sa propre vie. Il l’envia.

Charles se leva. Lentement, il s’assit, à califourchon sur les genoux d’Erik. Des deux mains, il s’accrocha au dossier de la chaise. Erik le laissa faire, les bras ballants puis le retint, plaquant les paumes sur ses lombaires. Au travers des mailles du chandail, il sentit cette chair, plus toute jeune, enrobée, désirable. Erik, contrairement à une mode détestable en vogue dans le milieu qu’il fréquentait, n’aimait pas les corps juvéniles et standardisés. Aux musculatures entretenues et aux torses épilés, il préférait l’indolence, les corps vieillis, avec lesquels il pouvait rivaliser, qui racontaient des maux et des félicités, sans fard.

« Ça ne va pas casser ? s’inquiéta Charles en faisant allusion à la chaise.
- Ça ne risque rien. J’ai déjà vu quatre personnes montées en équilibre dessus pour un pari stupide.
- Alors… »

Charles qui debout aurait été plus petit, dans cette position était plus grand. Cela convenait à Erik. Charles s’inclina puis l’embrassa. Ce ne fut pas un baiser langoureux, approfondi, envahissant. Ce fut un chapelet de baisers, ravissants, posés du bout des lèvres. Erik pensa à ce film Notorious, réalisé par Hitchcock, qu’il avait vu quelques semaines plus tôt avec Belize au Champollion. L’affiche de 1946 annonçait « le plus long baiser du cinéma » et, sur l’écran, pendant deux minutes trente, les bouches de Cary Grant et d’Ingrid Bergman enlacés restaient dans une proximité atrocement sensuelle, se touchaient puis se détachaient, les effleurements entrecoupés de dialogues, tout cela dans la seule intention de provoquer la censure sans jamais outrepasser les limites de la bienséance. Et Charles, sans qu’il n’en sût rien, faisait de même puisqu’après chaque baiser, il parlait. Tout contre la bouche d’Erik, il disait : « Et moi, tu ne m’as rien demandé… D’où je viens, qui je suis… pourquoi je parle si bien le français… qu’est-ce que je suis venu faire à Paris… combien de temps vais-je rester… ma sœur a eu raison de me traîner ici… ». A chaque fois, la peau, le contact de leurs lèvres, ça n’était pas assez, il fallait ajouter aussi des mots, tout s’enfilait comme sur un collier, les mots, les baisers, des perles délicates et récoltées, la caresse de la barbe de Charles sur le menton et les joues d’Erik. N’en pouvant plus, Erik glissa une main sur la nuque de Charles et l’éloigna.

« Quoi ? demanda Charles.
- Tu connais ce film d’Hitchcock : Notorious ?
- Oui. Pourquoi ?
- Tu m’embrasses comme Bergman embrasse Cary Grant.
- Tu savais qu’il était gay ?
- Oui, je sais. »

Ils se sourirent.

« C’est plus vraisemblable alors nous deux ? interrogea Charles.
- Oui c’est plus vraisemblable. Avec la barbe, c’est plus vraisemblable.
- Il t’aurait plu Cary Grant ?
- Non. Pas trop.
- Ah ouais ? C’est quoi ton genre alors ?
- Toi. »

Charles rit. Il reprit sa ronde, mettant dans son bécotage d’orfèvre toute l’application dont il était capable, sachant désormais à quel modèle il devait se conformer. La main d’Erik demeura dans la courbe de la nuque de Charles, il prit part à son manège et l’embrassa à son tour. Ils étaient sages et ne se précipitaient pas. Erik trouva cette danse subtilement dramatique. Lui aussi causa et entre ses mots, il mettait sur la bouche de Charles, à ses commissures, au coin de sa mâchoire, ses lèvres.

« Tu es toujours comme ça ?
- Comme ça, comment ?
- Théâtral.
- Je ne suis pas comme ça.
- Si. Tu l’es.
- Non, je ne le suis pas.
- Menteur »

Et encore :

« Tout le reste, je te le demanderai plus tard.
- Quoi ?
- Toutes ces questions que je ne t’ai pas posées. Je te les poserai plus tard.
- Ça t’intéresse ?
- Oui. »
L’adresse de Charles, sa sophistication sans emphase laissaient présumer à Erik une vie sentimentale et sensuelle aussi fournie que la sienne, une expertise confiante et tranquille.

Il y avait dans leur échange une telle prudence, une pudeur si douce que l’instant scintillait, suspendu dans les airs, un de ces instants que l’on voudrait voir se répéter à l’infini, vingt-quatre images par seconde que l’on rembobine et que l’on se repasse, dans les moments de spleen, un spleen qui n’a pas de fondement, qui n’est là que parce qu’on réalise que tout est vain.

De la rue les passants auraient pu les voir. La vitrine, éclairée de l’intérieur et que ne masquait pas le rideau de fer encore relevé, figurait une scène, comme une toile de Hopper, où l’on aurait vu deux hommes s’embrasser. Mais on ne voit pas sur les toiles de Hopper deux hommes s’embrasser. D’ailleurs on ne voit nulle part deux hommes s’embrasser. Ici, ils s’embrassaient.