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Nighthawks

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Charles avait pleuré. Erik n’en demandait pas tant à la vie. Plus tard, Charles aurait des airs d’adorable tapette qui feraient d’Erik le plus idolâtre hérétique. Ainsi, au bord d’un lit, cuisses ouvertes, il geindrait avec des accents de contre-ténor en se faisant sucer (Paloma jugerait la chose techniquement impossible, elle qui en maîtrisait un bout en termes de tessitures. « Puisque je te le dis », insisterait Erik. « Tu es fou, il t’a rendu fou », se désolerait-elle en remuant la tête). Ayant retiré son pantalon mais pas sa chemise, il illustrerait la plus vicieuse des pudibonderies. Mais il n’est point temps encore d’en arriver là quoique, après la scène d’ouverture, l’histoire pourrait bien se passer de suivre une chronologie linéaire. La figure de Charles ayant imposé sa loi, la loi étant ce par quoi tout s’ordonne, nul n’est besoin de tergiverser. Sur un baiser, Erik était pris. C’était rapide, irréfléchi et absolument pas crédible. Mais le sentiment amoureux pour être opérant ne nécessite pas d’être réaliste. Son installation lente, qui s’effectuerait en diverses étapes selon lesquelles un cœur aveugle réaliserait progressivement son inclinaison, en grèverait la puissance plutôt qu’elle ne l’augmenterait. Ceci étant dit pour prévenir toute désillusion à l’égard d’un récit qui se moque de réalisme, nous pouvons continuer.

Charles avait pleuré. En l’apprenant, Paloma et Belize qui connaissaient le faible d’Erik pour les garçons émotifs que n’effrayait pas l’expression de leur sensibilité, en furent toutes émoustillées. De froides conseillères à l’âme gelée l’auraient enjoint à la prudence, à une évaluation pesée des risques, à un scepticisme mesuré. On ne s’engage pas tout entier sur un champ de bataille sans avoir au préalable estimé la valeur de son adversaire. Puis, quand l’adversaire accède à la fonction de partenaire, on s’avance à la condition d’avoir des garanties, des certificats de confiance, la spécification de clauses qui permettent le retrait sans le parjure. Ces réticences étant des considérations de notaire, elles n’en avaient cure. Elles l’encouragèrent à raconter, à poursuivre, à espérer.

Par la fenêtre ouverte de la cuisine où elles se tenaient toutes trois, entrait une bise parisienne qui, sous les relents habituels de la pollution, se blanchissait d’acacias. Accoudé au garde-corps, Belize fumait. En bout de table, Paloma siégeait, drapée d’une robe de chambre damassée, boutonnée jusqu’au col. Quand, la première fois qu’il l’avait vue porter ce vêtement, Erik lui avait dit qu’elle ressemblait à sa grand-mère, elle l’en avait remercié, elle adorait les grand-mères. Erik, levé tard, buvait son café.

« Il a pleuré, dit-il donc.
- Pauvre chouchou ! commenta Belize. On dirait moi.
- Tu pleures tout le temps, suggéra Paloma.
- Et alors ? N’est-ce pas ce qu’il y a de plus joli un homme qui pleure ?
- Si si, ajouta Paloma. Mais laisse Erik raconter… »

Se basculant sur sa chaise, Erik attrapa la cafetière sur le plan de travail et se resservit du café. Sous la table, il étira ses longues jambes. Contrairement aux autres matins, il n’avait pas mal au dos. Son corps lui semblait entièrement fait d’allégresse.

« Il a pleuré et on n’a pas couché ensemble.
- Tu m’as écouté ? demanda Belize, incrédule.
- Et bien…
- Attends, attends, interrompit Paloma. Il a pleuré parce que vous n’avez pas couché ensemble ou vous n’avez pas couché ensemble parce qu’il a pleuré ?
- La deuxième ?
- Voilà, maugréa Belize. Je te donne des conseils et tu n’en fais qu’à ta tête…
- Belize, la ferme ! tempêta Paloma. Viens ici. »

S’écartant de la table, elle tapota sa cuisse. Boudeur, Belize jeta son mégot et vint s’asseoir sur les genoux de Paloma. Complices et comploteuses, elles se penchèrent vers Erik dont le cœur débordait. Telles des fées qui calculent le destin, elles s’égayaient de sa prochaine portée aux nues. Elles en attendaient aussi le récit.

Cessant ses baisers, Charles avait posé sa tête contre l’épaule d’Erik. Ils s’étaient embrassés longtemps, ne s’échauffant pas. Les baisers sont des bijoux, des pendants d’oreille qui soulignent par leur suspension – un rien, une vapeur– la courbure d’un cou. A l’oreille d’un garçon aux cheveux longs, l’anneau métallique d’un pirate, aperçu un jour dans la rue par Erik : frisson garanti.

Bien qu’il eût bu du vin blanc, Charles avait un goût de Bourgogne. Erik le lui avait dit.

« Je préfèrerais qu’on me compare à du whisky.
- Je n’aime pas les alcools forts. Ils me donnent mal à la tête.
- Je ne te donnerai pas mal à la tête.
- Des promesses ?
- Des assurances. »

Cachée dans l’ombre, il y avait eu une tripotée d’anges, malins et espiègles, qui remuaient leurs ailes. Leurs auréoles clignotaient, comme les petits néons phosphorescents que les enfants mettent à leurs poignets. Il est bien connu que les anges n’ont pas de pénis. Erik s’étonnait d’oublier le sien.

Mais Charles monté sur ses genoux, avait continué de le caresser du bout des lèvres, en lui récitant des idioties, toutes plus brillantes et lumineuses. Erik s’était souvenu de son premier baiser reçu un soir de décembre à la nuit tombée, derrière le lycée Pasteur à Besançon. Là, sur le parking, entre deux voitures, Philippe, un camarade plus âgé, l’avait coincé. Ce n’était rien d’autre qu’une légère bousculade embarrassée, le crâne d’Erik cognant contre le mur, une bouche sur une autre bouche, un froissement. Il n’y avait pas eu de main baladeuse, ni de langue, ni de vêtement ouvert. Et pourtant, pendant des jours, le corps d’Erik avait chanté. La ville, intelligente et bien avisée, avait chanté à l’unisson, mettant sur son passage ses guirlandes et ses éclairages. Même l’immense sapin qui trônait sur la place du 8 Septembre, ne semblait avoir été dressé que pour saluer son apothéose. Dans la boucle, Erik se faisait l’effet d’être un prince. Il y avait eu Victor Hugo, il y aurait aussi Erik Lehnsherr.

Puis Charles avait mis sa tête sur l’épaule d’Erik qui, craignant d’avoir commis quelque geste déplacé, mortifié presque, avait demandé :

« Ça va ?
- Je crois que j’ai trop bu.
- Tu ne veux plus ?
- Non, ce n’est pas ça.
- Tu ne te sens pas bien… »

Contre l’épaule d’Erik, Charles avait remué la tête, comme un petit garçon chafouin et maladif, dans le giron de sa mère, opine du chef.

« D’accord, avait rassuré Erik. On peut rester là, on n’est pas obligé de faire quoi que ce soit. Tu veux un verre d’eau ou sortir prendre l’air ?
- Non, je ne veux pas bouger. Si je bouge, je vais…
- D’accord, d’accord. On ne bouge pas. »

Erik avait fait fi des crampes qui gagnaient ses cuisses et avait maintenu Charles contre lui, sans l’étouffer, en le tenant par la taille.

Il s’était vu sur une crête, non pas hésitant car sa décision était prise, mais regardant s’éloigner la possibilité d’une éviction qu’à d’autres, pour de moindres faiblesses, il avait déjà fait subir. A de gentils garçons dont la liste était longue, il avait retiré son assentiment pour des broutilles, une médiocrité révélée, une vulgarité latente. Erik n’était ni chaste ni naïf, il était exigeant. A une époque, il avait collectionné les amants, son charme de grand fauve agissant pour lui-même. Il ne le regrettait pas. Son audace et sa liberté lui avaient permis d’asseoir durablement ce qu’il était, un bastion imprenable par la honte, dans lequel il avait planté le drapeau de la fierté. Par la suite, la compagnie de Paloma et Belize lui avait enseigné, non pas à coup de leçons ressassées mais par infusion lente, que plus que d’avoir un pénis, il avait d’abord un cœur. Aussi avait-il espacé ses conquêtes, sans les interrompre complétement. Il avait goûté dans les prémices de la séduction la magie du jeu, la rêverie de qualités que l’on prête à l’autre encore méconnu, l’incertitude qui permet toutes les espérances. Mais l’enchantement ne durait pas. Au bout de quelques heures, quelques jours pour les plus chanceux, Erik comprenait sur un geste, une intonation, une opinion, qu’il ne s’amouracherait pas. Il avait dit oui puis il avait dit non, soulagé de ne pas s’engager dans des aventures dont il était persuadé qu’elles ne tiendraient pas leurs promesses. Certains avaient partagé son intimité mais tous finalement avaient été éconduits.

Celui-ci, maladroitement assis sur ses genoux, ivre, malade, qui donnait des baisers de cinéma, qui provoquait des réminiscences adolescentes, là où d’autres trébuchaient s’envolait, oint d’une grâce involontaire.

Qu’as-tu donc que les autres n’ont pas eu ?

Un instant, Erik s’était demandé si la grâce de Charles n’était pas davantage le fruit d’un long façonnage. Ne pouvant choisir entre ces deux options – d’où Charles tenait-il sa grâce : d’une nature ou de sa volonté ? –, troublé même par cet art si consommé qu’il brouillait ses origines, Erik s’était émerveillé de l’existence d’un tel degré de perfection. Le moment valant pour lui-même, il avait aussi prié que Charles ne redescendît pas, qu’il ne le déçût jamais. Sa prière était futile : pour autant qu’elle fût soudaine, sa conversion était totale.

Il n’avait rien fait. Il ne l’avait pas serré plus fort. Il s’était contenté de l’écouter péniblement respirer. Charles était malade, un rien aurait pu le casser.

Alors Charles, à bas bruit, avait pleuré. De minuscules sanglots, des hoquets étranglés, des reniflements avaient mouillé l’oreille d’Erik et le col de sa chemise. C’était merveilleux.

« Que se passe-t-il ? avait-il osé.
- Je…je… je suis désolé. Je le sais que je ne dois pas boire autant. Je le sais. Je recommence quand même. (Tout ceci entrecoupé d’étranglements, de gémissements soupirés, d’une peine froissée qui avait donné à Erik des envies de construire des murailles.)
- Ça n’est pas grave.
- J’ai tout gâché. Tu vas penser que je suis alcoolique. Tu ne voudras plus de moi.
- Tu n’as rien gâché du tout.
- J’ai tellement, tellement honte d’être comme ça… A quarante-deux ans, je pleure, je ne peux pas m’empêcher de pleurer.
- Non, tu n’as pas honte.
- Si, j’ai honte.
- Tu ne devrais pas.
- Pourquoi ? »
Charles avait relevé la tête. Son nez coulait. Il avait sorti de sa poche un grand mouchoir blanc, aux coutures brodées, dans lequel il s’était mouché. Il avait essuyé ses yeux rougis. A la frontière de sa barbe, sur ses pommettes et sur sa gorge, sa peau était marbrée de rose. Erik l’avait regardé faire, fasciné par cet empire qui s’augmentait de la seule agitation d’un fanion.

« Pourquoi ? » avait répété Charles. Sa bouche s’étirait d’un maigre sourire. Mais dans les coulisses, aux rides de ses commissures s’ébrouait une avant-garde, prête à reprendre la place qu’elle pensait avoir perdue.

Erik avait été stupéfait de constater que Charles eût pu douter de l’ampleur de son pouvoir.

« Que tu pleures, ça me donne encore plus envie de toi. »

C’était une vilaine imprécision. Erik avait depuis longtemps dépassé le stade de la convoitise. L’incomplète, la plus primaire, celle qu’il avait eue à l’arrivée de Charles, l’avait quitté, la queue entre les jambes, mécontente de se voir congédier. S’avançait la souveraine, celle qui voulait tout posséder, les mots, l’âme, la chair. Elle ne reculerait devant aucun obstacle. Elle se préparait à tous les coups-bas. On ne vainc pas avec noblesse, on vainc parce qu’on est le plus rusé.

« Et bien… », avait reniflé une dernière fois Charles sur l’épaule d’Erik où il avait replacé sa tête.

Amen, avait pensé Erik.

« Et après ? », s’amusèrent Paloma et Belize.

Après, il avait fallu attendre que le vertige de Charles s’amenuisât. Cela avait pris une bonne heure pendant laquelle Erik avait cru perdre l’usage de ses jambes et de tout ce qui se situait en-dessous de ses dernières vertèbres. Ce n’était rien au regard de l’évanouissement de son cœur, disparu entre un baiser et le brandissement d’un mouchoir. Le malheureux reposait désormais entre des mains qui, ayant lâché le dossier d’une chaise, s’étaient enroulées, les impudentes, autour d’une nuque.

Contre Erik, le corps de Charles était doux et moelleux. Il sentait l’alcool, la sueur et le jasmin. Cette proximité avait rameuté la mécréante qui logeait au creux de l’aine d’Erik. Inconvenante, elle avait sauté entre ses cuisses. Un bon coup de poignet aurait suffi à l’assagir.

L’indisposition passagère de Charles ne l’avait pas fait taire. Renard et fin limier, il avait continué à mettre sa marque partout, comme un petit enfant s’inventant une signature, laisse son paraphe sur tous les papiers qui traînent.

« Je te plais à ce point-là ?
- A ce point-là ? Oui.
- C’est assez précipité, non ?
- Je n’ai pas de temps à perdre.
- Pourquoi ?
- Parce que je suis vieux.
- Tu n’es pas vieux.
- Si. Et toi aussi.
- Non. Nous sommes deux enfants. Je n’ai jamais dépassé dix-sept ans. C’est Raven qui le dit. »

L’adopter aussi aurait été une bonne option. Mais l’adopter aurait signifié ne jamais l’épouser.

« Oh la ! Tu t’emballes mon coco ! », s’alarma Paloma.

« Je veux des paillettes et des pétales de rose, partout sur le parvis de la mairie ! », s’enthousiasma Belize.

« C’est une idée comme ça, jetée en l’air sur le coup de l’instant », rassura Erik qui ne croyait pas lui-même à sa proposition.

« J’espère bien, dit Paloma. On ne sait pas qui il est. Peut-être est-ce un criminel en fuite qui n’attend que le bon moment pour te détrousser. J’adore les canailles, ce sont les plus romantiques. Mais réfléchissons avant de nous engager si loin. Et d’abord lui plais-tu autant qu’il te plaît ? »

« Assez, avait affirmé Charles.
- Comment ça assez ? s’était inquiété Erik.
- Je suis anglais. Je ne fais pas dans l’excès.
- Tu es un sauvage », avait ri Erik.

Puis Charles avait tenté de se mettre debout.

« Tu es sûr ? s’était enquis Erik, précautionneux.
- Oui. On ne va pas rester ici toute la nuit de toute façon. Je vais mieux. »

Charles avait tangué, ses pieds esquissant sur le parquet une arabesque avortée. Ankylosé des orteils au bassin, Erik s’était levé lui aussi. Malhabile, il avait fait quelques pas pour retrouver sa mobilité.

Ils étaient sortis. Charles avait remis sa veste. Il était passé aux toilettes.

« Il n’y a qu’en France où l’on peut encore voir des pissotières, avait-il dit en revenant.
- On dit des urinoirs, avait corrigé Erik. Les pissotières, c’est sur la voie publique. Sur les trottoirs. »

Ils avaient souri, voyant passer devant eux des vaisseaux magnifiés, aux portes branlantes et aux faïences barbouillées. Sur les murs s’inscrivent des bites gigantesques et des culs vaillants. Ce sont des lieux de rencontre que Charles et Erik n’avaient pas fréquentés mais dont le souvenir ému les étreignait.

A la patère, Erik avait pris sa veste en velours, un joli velours élimé d’un vert sombre qui seyait à son teint. « Tu ressembles à l’automne », avait apprécié Belize alors qu’il essayait la veste dans une friperie où ils traînaient souvent.
Charles avait levé un sourcil mais n’avait pas commenté.

Enfin Erik avait tout éteint. Dehors, il avait tiré le rideau de fer et tout cadenassé.
Charles, pas bégueule, s’était collé à lui.

« Tu habites où ?
- Là. Juste au-dessus. »

D’un regard, il avait indiqué l’appartement du premier étage, situé au-dessus du bar. Les stores étaient baissés. Paloma et Belize dormaient.

« Seul ?
- Non. Avec Paloma et Belize.
- Ce sont tes amis ?
- Oui.
- Ah ! Tu me raccompagnes à mon hôtel alors ? »

Charles avait fait un pas en arrière. Immobile, Erik l’avait regardé. Dans ce mètre qui les séparait : tout son désir. C’était une scène qu’il ne se lasserait pas de répéter : lui, au bord, sur le point d’avoir Charles.

Charles avait tendu une main. Erik l’avait saisie.

« Alors c’est tout ? déplora Belize. Tu l’as raccompagné à son hôtel, vous vous êtes embrassés une dernière fois sur le trottoir et c’est tout ?
- A peu près, oui.
- Même pas une petite pipe ?
- M’enfin Belize ! Tu m’as fait promettre de ne rien faire parce qu’il était saoul et maintenant tu me reproches de ne pas l’avoir sucé ?
- Oh ça va ! Il avait désaoulé non ? Moi, je l’aurais fait. Un truc fin et délicat, tu vois, juste pour le remercier d’avoir été si chou.
- Ben non. Je suis désolé de te décevoir mais non.
- Tu te ramollis…
- Mais il s’est passé autre chose ? intervint Paloma, fine mouche.
- Oui.
- Quoi ?
- On s’est battu. »

« Pédales… », avaient-ils entendu en croisant deux mecs blonds alors qu’ils descendaient la rue des Archives.

Erik s’était figé.

En un point infini, une colère noire s’était compactifiée puis avait mis son corps en branle. La rage est de l’énergie cinétique pure.

« Excuse-moi », avait-il dit à Charles. Il s’était retourné, en ne lui laissant pas le temps de répondre. Il avait rattrapé les deux mecs.

« C’est quoi ton problème ? ». Sa voix comme un cristal très dur, incassable.

« Hein ? », avait fait le plus grand des deux. Il était très laid, le visage mangé par des cicatrices d’acné.

« On ne dit pas hein, on dit comment. C’est quoi ton problème ? Tu nous as traités de pédales… »

Le blond avait relevé le menton. Il n’était pas bête, il était méchant.

« Ben oui, t’en es pas une peut-être ? »

« Si. Et la plus belle qui soit. Mais tu n’es pas autorisé à le dire, pauvre con.
- Va te faire foutre !
- Avec plaisir, mais pas par toi, connard. »

Sur le trottoir, leurs ombres s’étiraient, en se dédoublant, très grandes, déformées par l’éclairage public. Les deux blonds sentaient l’alcool et la poudre, des barils prêts à s’enflammer.

Était arrivé Charles.

« Messieurs, messieurs… gardons notre calme et veillons à nous comporter en personnes civilisées… »

L’autre blond qui avait un air de bouledogue avait pris la parole.

« Qu’est-ce qu’elle veut la salope ? »

Ici, pas d’intermède, pas de changement graduel d’humeur, pas de mais comment passe-t-on d’un ton policé à un acte aussi tranché. Cela avait été immédiat : le poing de Charles avait fusé, percutant dans sa trajectoire une arcade sourcilière. Le bouledogue avait gémi d’une manière particulièrement indigne en portant une main à son visage. Il pissait le sang.

« Ce n’est rien. C’est spectaculaire mais ce n’est rien », avait affirmé Charles avec un flegme impressionnant.

Je vais t’épouser, avait décidé Erik avec la plus grande détermination.

« Comment ça, c’est rien ? avait éructé le plus grand en se penchant vers son ami. Vous êtes des grands malades ! J’appelle les flics. »

Erik avait empoigné le coude de Charles, « viens… », ils avaient couru, virant à gauche et à droite dans des rues au hasard. Erik ne se sentait pas coupable, il ne se sentait jamais coupable quand il réglait leur compte aux imbéciles mais finir la nuit au commissariat du troisième arrondissement n’était pas une idée très enthousiasmante.

Sous un porche, Charles l’avait poussé, le forçant à entrer. Erik avait été plaqué contre le mur, ses omoplates tapant méchamment la pierre. On n’y voyait rien, l’arête aigue des boîtes aux lettres collectives lui avait cisaillé durement l’épaule. Il avait été assailli, totalement abasourdi, impuissant. Charles lui avait roulé une pelle monumentale, mettant sans préambule sa langue au fond de sa bouche. Monté sur ses pointes parce qu’il était plus petit, Charles l’écrasait, son centre de gravité basculé vers l’avant, lourd contre les cuisses d’Erik. Le nœud que Charles coulissait autour de lui, son érection substantielle, sa langue de barbare, se resserrait par derrière : des deux mains il harponnait ses fesses. Indéniablement consentant, Erik s’était laissé faire, au-delà de l’extase.

Et après, on divorce pour que je puisse avoir le plaisir de t’épouser encore une fois.

Enfin, Charles avait mis un terme à son assaut. Sans vergogne, il s’était frotté une dernière fois contre Erik.

« C’était quoi ça ? avait demandé celui-ci, dans un état intermédiaire entre le liquide et le gaz.
- L’adrénaline ?
- Non pas ça. Ça j’ai compris. L’autre truc, sur le trottoir, avec les connards.
- Ah ça ! Boxe anglaise, quand j’avais douze ans. Je n’ai pas dépassé l’apprentissage des techniques de base. J’ai dû quitter le cours au bout de six mois. Soi-disant, j’étais trop efféminé.
- Heureusement pour le monde ! »

Charles avait ri. Erik avait osé lui aussi accrocher son cul.

« Tu n’avais jamais frappé personne avant ?
- Non. J’ai horreur de la violence.
- Et ça fait quoi ?
- Je vais faire une syncope. »

Et pouf ! Charles s’était effondré dans les bras d’Erik.

Ce n’était rien, une légère baisse de tension, sans perte de connaissance. Erik l’avait obligé à s’asseoir et à mettre son visage entre ses genoux, « respire, ça va passer… ». Cet homme était un poème, quelques heures avec lui valaient les meilleures épopées.

« Tu ne vas pas pleurer ?
- Je ne pleure pas à tout bout de champ quand même… »

Sans encombre, ils avaient rejoint l’hôtel de Charles, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. C’était un hôtel classique dont le hall d’entrée était allumé. A travers la porte vitrée, ils pouvaient voir le gardien de nuit somnoler dans son fauteuil, lunettes relevées sur le front. Deux pauvres arbustes en plastique plantés dans des pots rectangulaires où poussaient aussi des mégots, encadraient la porte.

La ville était silencieuse, il n’était pas encore cinq heures.

Dans le sillage de Charles, il y avait des batailles et des conquêtes, des épidémies, des enlèvements. A lui seul, il était une armée en campagne qui commet des carnages, une princesse aux humeurs, un seigneur.

« Je suis crevé », avait-il dit en baillant. Il avait réajusté sa veste qui, après ses exploits, était un peu de guingois. Le col de son chandail faisait un petit tortillon autour de son cou, ses cheveux étaient en désordre. D’un geste tendre, Erik avait remis ce petit monde d’aplomb.

« Tu es affreusement beau, avait-il soufflé.
- C’est un compliment ?
- Affreusement, oui. »

Charles avait pris la main d’Erik et il avait dit avec une incorrigible effronterie :

« Tu viens ?
- Non.
- Pourquoi non ?
- Parce que tu mérites un peu plus qu’un petit coup en passant.
- C’est ce que tu fais d’habitude ?
- Quoi ?
- Un petit coup en passant.
- Avant. Parfois. »

Il n’y avait personne, absolument personne dans la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. Charles en avait profité pour se coller à Erik. Cette propension à l’accolade languide devenait une accoutumance et produisait chez l’enlacé une addiction gênante. Sacripant, il avait aussi glissé ses mains dans les poches arrière du pantalon d’Erik. De ses doigts, il avait gratté la toile et la peau.

« Qui te dit que ça me déplairait un petit coup en passant ?
- C’est moi. Moi je ne veux pas.
- Bon. Qu’est-ce qu’on fait alors ? »

Charles était vexé. Son sourcil gauche était monté très haut, comme un couperet prêt à tomber. Sanglant. Se retenant de rire, Erik s’était incliné vers l’arrière pour le toiser.

« Je ne travaille pas demain. Le bar n’ouvre pas le dimanche. Tu es libre dans l’après-midi ?
- Comme l’air.
- Viens. Quand tu seras frais et dispos.
- S’il faut attendre… »

Enfin, Charles s’était éloigné. Il avait cet art expert des approches et des retraits, qui travaille sans pitié l’envie, une valse à deux temps, un pas en avant, un pas en arrière.

« Tu es sûr ? avait-il murmuré en s’engageant vers la porte de l’hôtel.
- Absolument oui. »

Il avait appuyé sur la sonnette de nuit. Le gardien, assoupi, avait eu un sursaut. Maladroitement, il avait remis ses lunettes. Il avait ouvert à Charles qui avait disparu.

« Pfiou, c’est chaud bouillant ! conclut Paloma.
- N’est-ce pas ? s’enorgueillit Erik en vidant sa tasse de café.
- Et nous, on va aller où cette après-midi pendant que vous baiserez comme des lapins ici ? demanda Belize.
- Je t’emmène à Jacquemard-André. Il y a une très belle exposition sur Le Caravage, consola Paloma.
- Mouais… », bougonna Belize, pas convaincu.

Il se leva des genoux de Paloma. En ronchonnant, il se roula une clope sur le bord de la table. Paloma et Erik restèrent stoïques, insensibles à son petit manège.
Il alluma sa clope et, se penchant à la fenêtre, il leur montra ostensiblement son cul.
Avec une élégance folle, il expira des volutes.

« Tiens, voilà battle Charles plus tôt que prévu… », dit-il avec un ton très neutre.

Erik se précipita à la fenêtre en le bousculant.

Dehors, sur le trottoir d’en face, il y avait Charles, impeccablement mis, tout enrubanné.