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« Je ne peux pas.
- Comment ça, tu ne peux pas ? Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ?
- Les deux.
- Mais moi je veux ! Et pourquoi tu ne veux pas ?
- Je ne sais pas, je n’ai pas d’explication rationnelle. Avec toi, je ne peux pas, c’est tout.
- C’est humiliant. Aux autres avant moi tu l’as fait ?
- Généralement oui.
- Alors pourquoi avec moi ça n’est pas possible ?
- Parce que tu n’es pas eux.
- Ça me fait une belle jambe !
- Ça suffit maintenant, Charles. Je ne t’enculerai pas, un point c’est tout. Je ne vais pas me forcer quand même ?
- Si. Tu pourrais faire un effort, tu pourrais… »

Dans la chambre d’Erik, Charles était nu. De frustration, il s’était mis debout sur le lit. A sa hanche gauche brillait une fossette. Littéralement une fossette ne brille pas. Celle-ci brillait. Comme une fleur portée à la boutonnière, elle magnifiait l’os iliaque, en lui-même déjà ravissant. Avons-nous déjà dit que Charles n’était pas mince ? Nous le redisons. En de multiples points, son corps était marqué d’un embonpoint qui plutôt que l’alourdir, l’embellissait. Son bras était rond, sa cuisse épaisse.

« Tu ne me trouves pas un peu gros ? demanda-t-il à Erik alors que celui-ci le déshabillait.
- Non. Pourquoi ?
- Moi, je me trouve gros. J’ai fait tout un tas de régimes qui n’ont jamais servi à rien. Je prends de bonnes résolutions : je mange sain et je fais du sport. Et puis je finis toujours par me venger sur un paquet de sucreries. »

Erik ne répondit pas. A la place, il goba à pleine bouche les mignons bourrelets qui ceignaient sa taille. Soulevant les pans de la chemise dont la disparition attendrait, projetant même en sa conservation un plaisir accru, il parcourut de sa langue les méandres que dessinaient de légères vergetures blanches. Tout autour du bassin de Charles, il y avait une carte, une carte en relief, faite de monts et de plaines, de chemins et de rivières. Sous la peau couraient les veines, bleues et battantes, enragés petits torrents qui grondent. Des replis frisaient des senteurs, carnées et puissantes, que les papilles d’Erik pourchassèrent, endiablées. Évitant le pubis recouvert et ses ensorcellements, proie trop facile qu’un chasseur manquant d’imagination aurait premièrement capturée (le pénis à demi-dressé pointait, on aurait dit un curieux guettant derrière un rideau), il fit pivoter Charles entre ses mains pour honorer ses flancs, le droit puis le gauche. Timidement Charles gloussa, un peu gêné, puis il gémit quand la langue d’Erik trouva sa fossette. Incomparable invention qu’une adéquation à des canons de beauté aurait effacée, elle n’existait que de l’enrobement miséricordieux de Charles et de sa gourmandise. Mange mon amour, pensa Erik. A genoux était-il.

Dans les cheveux d’Erik, Charles mit une main. De se savoir adoubé, Erik frémit.

Mais Charles, en tout circonstance, aimait trop parler.

« Ça te plaît vraiment comment je suis ?
- Non, je fais ça par pure sollicitude.
- T’es con ! »

De qui Charles avait-il été si mal aimé qu’il cherchât par tous les moyens à être rassuré sur la force de ses attraits ? Était-il possible même qu’il eût été mal aimé ? Son inquiétude passagère, outre qu’elle suscitait des questions sur son passé, éclairait aussi d’une rude manière ses enjôlements de la veille. Si Charles avait su si bien séduire Erik, ce n’était pas par déploiement de compétences duplices, c’était pour réconforter un narcissisme vulnérable. Au fondement de ses manigances, un peu bancales, qui achoppaient constamment sur les défaillances de son corps et qui, par rebond, s’en trouvaient fortifiées, s’agitait un égo préoccupé, en quête de preuves. En cet instant, Erik comprenait-il qui était Charles ? Peut-être. Douloureusement, il comprenait aussi qu’afin que se prolongeât le plaisir de lui donner des preuves, et plus égoïstement celui d’être le témoin de ses danses, il fallait que Charles ne fût jamais pleinement rassuré.

Dans la chambre d’Erik trônait une psyché aux dorure patinées, au châssis duquel pendaient des colifichets, cravates, rubans et colliers. Ce meuble n’avait pas d’histoire. Erik l’avait trouvé un matin de ramassage des encombrants, sur le trottoir. Son support était fêlé, il ne tenait plus droit. Erik l’avait réparé avec de la colle à bois et des serre-joints. Contre le tain piqué que constellaient de petites taches noires, il n’avait rien fait.

Devant ce grand miroir, il posta Charles.

« Non, Erik…
- Si. Regarde… »

Charles n’était pas glabre. Le poil, attribut masculin s’il en est, sur lui foisonnait. A l’échancrure de la chemise, il frisait avec des éclats châtains. Sur la peau des cuisses charnues, il se lissait, plus noir et plus dense sur les faces internes, menant par des lignes serpentines à celui crépu du pubis encore dissimulé. Une fois le genou dépassé, il habillait volubilement la jambe. Charles en avait fait un emblème puisqu’il portait la barbe, une barbe courte aux reflets roux, jusqu’à sa chevelure qu’il négligeait consciencieusement, trop longue, où se mêlaient des mèches argentées. Ainsi, de toutes les textures et toutes les teintes, le poil était partout. Mais ce signe qui, chez les autres, les autres étant les hétérosexuels, ignorants des délices qu’ils méprisent, aurait marqué une virilité active, triomphante, prédatrice, chez lui, se retournait. Il se faisait objet de désir.

Car la virilité d’emblée flagrante de Charles vacillait sur ses bases. Un corps n’est rien s’il n’est mû. Même immobile, il bouge. Et le corps de Charles, précisément, était animé de mille grâces. La plénitude de la chair d’abord contrariait insolemment la fermeté du muscle et racontait en amont les tourments d’un petit garçon, moqué pour son inadaptation, dont les rondeurs, plus que de traduire les appétences d’une physiologie, trahissaient une âme rebelle aux injonctions. Si Charles enfant avait été un petit gros, il avait dû l’être de manière adorable, son corps sachant, avant que lui-même le sût, qu’il était homosexuel. Ayant subi le dressage que les autres mâles acceptent si bien, voyant dans cette éducation le creuset de leurs futurs privilèges, lui, comme ses frères de douleur, y avait résisté. Tout en son être lâchait : il buvait trop et en récoltait des vapeurs, il pleurait, il avait des évanouissements. La délicatesse de ses attaches ensuite, poignets, chevilles et port de tête, résultait de coquetteries dissimulées, une façon instinctive de se mouvoir, qu’il avait fallu constamment corriger. Mais l’inversion ne se laisse pas mater. Elle resurgit, indomptable, revêche, courageuse, et s’exfiltre dans la torsion d’un genou, la minauderie d’une nuque, le flûté d’une voix. Ô combien Erik les aimait, ceux qui, comme Charles et comme lui, avaient combattu depuis l’enfance, rebelles et téméraires. Avec intelligence ils développent des stratégies de survie, ils s’adaptent et se rétractent, mobiles et fuyants mais jamais ne cèdent. Ce sont des corps différents, traversés d’énergies inaltérables, que le monde voudrait éteindre, conformer, ne pas voir. Ils sont là pourtant, précieux des trésors qu’ils recèlent et qui se donnent partiellement à voir : on cambre les reins plus qu’il n’est acceptable, on tord le poignet, on a des sautillements de joie socialement réprouvés, on penche la tête avec exagération, on rit, on crie, on parle avec une voix haut perchée. Et tous ses signes, par lesquels aussi on se met en danger, sont ceux par lesquels on se reconnaît, on s’accueille, on s’adopte. Communauté de cœurs, d’esprits et de corps qui, malgré toutes les visibilités actuelles, reste secrète : si tu n’en es pas, tu ne peux pas savoir…

Chez Charles, le sacrement se célébrait à l’envers : la virilité était corrompue, elle était décapitée.

Iconique, Charles était sublime.

Ce fut là, aux pieds de Charles, qu’Erik réalisa qu’il venait de trouver ce qu’il avait longtemps cherché. Il se promit de ne jamais le prendre. C’eût été un avilissement.

Alors il murmura :
« Je voudrais être aussi beau que toi.
- Qu’est-ce que tu racontes ?
- Ce que je vois. »

Dans le miroir, Erik croisa le regard, bleu, translucide, arrogant de Charles.

Erik se releva. Par derrière, il enlaça Charles qui, renversant la tête, se cala dans son étreinte. Il baisa son cou, sa barbe, le creux en bas de son oreille. Cavalier, il voulut enfin ouvrir la chemise sur laquelle baillait un veston en lin d’un bleu sombre, plus sombre que ses yeux. Quand il s’attaqua aux premiers boutons du col, Charles l’arrêta.

« Non… C’est mieux avec, tu ne trouves pas ?
- Si. Tu as raison. »

Toujours dans le grand miroir, ils se regardèrent. Effectivement, tout débat était nul : en chemise et veston, Charles était plus nu qu’il ne l’aurait été dévêtu. Dans le creux de ses reins, sur le tissu froissé, Erik encore habillé, avança son érection. Autoritaire, Charles prit ses mains entre les siennes et les guida vers le bas. Le pénis fièrement dressé soulevait la chemise. On aurait dit un fantôme, un chien de garde, une pythie. Du pouce et de l’index, Erik en dessina la longueur. Il était chaud, doux et lourd. Le gland, déjà décalotté, luisait comme une fleur. Dans le reflet du miroir, Erik chercha le regard de Charles. Il ne le trouva pas. Charles se regardait.

Dans la chambre, il faisait grand jour. On était en pleine après-midi. Le soleil de mai, dangereusement estival, entrait par nappes et mettait sur le mobilier des éclats brûlants. La chambre donnait sur la rue. Des immeubles d’en face, on aurait pu les voir. Les fenêtres étaient heureusement protégées d’un léger voilage blanc, cousu par Belize. Dans cette lumière franche, qui éclairait crûment les chairs, ne laissant rien à couvert, Erik branla Charles. Plus encore, il ouvrit son corps pour l’y accueillir. Au berceau de ses bras, à la clôture de sa poitrine, il le reçut. Contre lui, Charles s’amollissait, rentrait en lui comme une lave insinueuse. Enroulant un bras autour de sa nuque, il s’y pendit. Glissant une main entre eux pour capturer son érection, il s’y agrippa. Dans la main d’Erik, au bout de ses doigts qui tenaient une hanche, à la peau de son cou, sous sa bouche qu’il avait collée à une épaule, à son cœur qui battait contre le mur d’une omoplate, à son aine que réceptionnait souverainement une cambrure, il y avait Charles, jambes tremblantes, souffle court, qui gémissait faiblement en arrondissant ses lèvres, aux yeux plissés que noyait leur reflet. Charles était immense, monstrueux, sans pudeur. Alors Erik, gravement extatique, converti comme seuls peuvent l’être les païens qui attendent une révélation, lui aussi s’abima dans cet amour d’eux-mêmes. Ils étaient beaux et parfaits.

Soudain fébrile, pas encore parvenu à sa rupture car Erik modulait ses caresses pour en faire durer les effets, Charles leva les yeux et dit :
« God ! What are you doing to me ?
- Ce que tu veux.
- No… ce que tu veux toi… »

Contradictoire, en prince arbitraire à qui personne ne s’oppose, Charles brisa leur étreinte. Dans le grand lit, face au miroir, il s’allongea. D’une main tranquille, il remonta sa chemise sur son ventre. Son désir impatient ne tolérerait aucun ajournement. C’était un ordre. Entre les cuisses ouvertes dont les muscles saillaient par l’action des genoux qui pointaient, Charles ayant accroché ses talons aux montants latéraux du lit, Erik s’agenouilla. Avec urgence, il prit dans la table de chevet un préservatif dont il déchira l’emballage. Son envie, pour autant qu’il la contenait, s’enrageait, recluse dans son pantalon. Il déroula la protection sur le sexe de Charles qui, appuyé sur ses coudes, lorgnait par-dessus la tête d’Erik l’image inversée de leurs gestes. Fort à propos, le miroir était de biais et une fois qu’Erik fut incliné, rien n’échappa à Charles.

A peu de choses près et pourvu qu’elles soient bien menées, toutes les pipes se ressemblent. En bon praticien qui s’estimait, ayant reçu autant qu’il avait donné, Erik avait compris que la technique seulement considérée importait peu. Des gorges profondes peuvent s’avérer ennuyeuses alors que des bouches timides et gauches vous arracheront des orgasmes ravageurs. Ce qui différencie une pipe mémorable de la liste de toutes celles que l’on oublie, c’est l’histoire qu’elle raconte. Et l’histoire que racontait celle-ci se tramait dans son dos. C’était celle de Charles qui se regardait en train de se faire sucer. Bouche pleine, Erik leva les yeux. Par on ne sait quelle prescience, Charles baissa les siens et lui sourit. Ce qu’Erik lui donnait, il le recevait doublement : autour de sa queue et sur sa peau ; dans son reflet en face de lui. S’imposait l’idée non pas seulement que Charles fût désirable mais qu’il l’était de façon démultipliée, dans le jeu infini d’une queue et de son image, une queue sucée par une bouche, qui s’excite de se voir sucée par cette bouche. Comprenant qu’en cette folie Erik le suivait, l’avait précédé même en lui tendant ce miroir où il s’adorait, Erik l’adorant de s’adorer autant, Charles tomba. Avec un sursaut incompressible, il fourra plus loin. Bravement, Erik empoigna ses hanches et l’immobilisa. Alors, Charles, proche, si proche, magnifiquement lourd sur la langue d’Erik, lui caressa la joue et le regardant cette fois-ci lâcha des cris qui pour Erik étaient des remerciements, des prières, des gratitudes. Ce fut une ribambelle de « Oh, yes…yes…yes… », « Erik…oui… », « God, oh…god », « Fuck… shit… » et autres vulgarités débitées en anglais auxquelles Erik ne comprenait rien mais cela monta très haut, dans des cimes sonores qu’il n’avait jamais entendues. Dans une dernière tirade où il lui sembla que l’honneur de tout le Royaume-Uni avait été foulé aux pieds, Charles jouit, son corps arqué comme une branche de sureau. Au plafond scintillaient des points d’or.

Vivement, il l’abandonna et entreprit de dégrafer sa braguette. N’y tenant plus, il était préférable pour lui de s’octroyer une branlette rapide plutôt que de venir pitoyablement dans son pantalon. Cela faisait des lustres qu’il n’avait connu une excitation de cet acabit. Mais à peine se déboutonnait-il que Charles lui coulait sur les genoux, diable de serpent dont la sonnette n’était pas débarrassée de son capuchon. Il fit mine de tendre vers le chevet une main qu’Erik attrapa au vol en grognant : « Pas le temps, pas le temps… ». Triomphant, resplendissant de son orgasme et de ses victoires, les présentes et les prochaines, Charles plongea sa main dans la braguette ouverte. C’était inconfortable et peu pratique : Erik ne sentait plus ses pieds, les muscles de ses cuisses étaient endoloris, la main de Charles à l’étroit dans le caleçon compressé avait des mouvements restreints, des caresses malhabiles. Ce fut foudroyant : l’onde alluma un sentier d’aubépines sur son scrotum, enflamma son périnée, mouilla son anus. Pendant qu’il jouissait, Charles se colla à lui, poitrine contre poitrine, et mangea sa bouche en le surplombant. C’était un vautour.

Ils tombèrent ensemble à la renverse. Erik déplia ses jambes, empêtré dans Charles qui ne le décollait pas.

« Bordel de merde, ça fait chier, putain… », marmonna Erik, qui était le plus heureux des hommes.

« Quoi ? Pourquoi ? » demanda Charles, penché au-dessus de lui et qui n’avait pas l’air mal loti non plus.

« Toi, tout ça, ça fait chier…
- Vraiment, je te fais chier ?
- Oui. Sacrément. J’ai quarante-cinq ans, bordel. Tu me fais chier comme personne avant toi ne m’a fait chier.
- Je vais le prendre comme un compliment. »

Erik roula sur lui. Il y avait dans les yeux de Charles une joie enfantine, fraîche, généreuse, dont les embaumements gonflèrent le cœur d’Erik.

« Fais encore ce truc-là, avec ta bouche, quémanda-t-il.
- Quel truc ?
- Ce truc, quand tu m’as embrassé toute à l’heure… »

Levant la tête, Charles happa les lèvres d’Erik entre les siennes. On aurait dit qu’il dépiautait un œuf de sa coquille et qu’il en gobait la pointe.

« Ça ?
- Oui ça. Encore… »

Par d’inconnues voies nerveuses, le baiser descendit au sacrum d’Erik. La marque était faite : dans son réseau lymphatique les baisers de Charles, uniques, avaient tracé leurs chemins de misère.

Baisers et paroles allant de pair, Charles taquin dit :
- Pas un petit coup en passant… Lehnsherr, vraiment ?
- La ferme Xavier. »

Avant toutes ces tendresses et ces taquineries, il avait fallu officiellement se présenter.

« Charles Xavier », avait dit Charles en entrant dans la cuisine.

Son arrivée inopinée avait mis la maisonnée en effervescence. Quand il l’avait aperçu par la fenêtre, Erik avait souri comme un imbécile et lui avait crié : « Premier étage gauche, je t’ouvre ! ». Derrière lui, Belize et Paloma rigolaient comme des bossus. Sur le trottoir, le petit trésor rutilait. Il était vêtu d’un costume bleu marine, dont la teinte, par opposition, mettait en valeur la pâleur de ses yeux. Les fines rayures blanches de son pantalon à pinces, élégamment coupé, allongeaient sa jambe. L’exacte cassure du tissu au niveau de la cheville avait fait tressaillir Erik. La veste deux boutons, impeccable mais décontractée s’ouvrait sur un veston. L’ensemble savamment structuré sans être ostensible était le fruit de longues heures passées dans des cabines d’essayage, aux bons soins de vendeurs empressés. Erik s’était imaginé Charles paradant devant des miroirs ou le cul nu posé sur des banquettes capitonnées. Il n’avait pourtant aucun goût pour le luxe.

« Mazette, c’est qu’il est coquet l’animal, avait glissé Belize, impressionné.
- Ta gueule, Belize.
- Oh ! Elle est jalouse ! »

Erik avait accueilli Charles sur le palier.

Tout sourire, un peu embarrassé, Charles avait passé une main dans ses cheveux.

« Je suis désolé, j’arrive plus tôt que prévu mais je… »

Il n’avait pas pu finir. Erik électrisé comme un gamin au matin de Noël, l’avait coincé contre le chambranle et lui avait dévoré la bouche. Charles, délicieusement surpris, avait ri puis s’était laissé faire en tendant le cou.

Après un échange de salives très joliment orchestré, Charles avait récupéré l’usage de ses lèvres.

« C’est assez radical comme entrée en matière…
- J’aime bien aller à l’essentiel.
- Je vois ça. »

Il l’avait serré plus fermement. Il eût été dommage qu’un si bel oiseau s’envolât. Charles était gai, tout pimpant, le rose aux joues. Un sucre, Charles était un sucre. Qui peut résister aux douceurs ? Personne, à moins d’avoir une pierre à la place du cœur. Erik l’avait embrassé de nouveau.

« Donc, ce que tu essaies de me dire… », avait dit Charles alors qu’Erik picorait la bordure de sa barbe, « d’une manière fort agréable, entre nous soit dit… »

« Entre nous soit dit… », avait répété Erik. La barbe râpait sa langue, c’était foutrement charmant.

« Oui, entre nous soit dit… Ne fais pas ça, ça me déstabilise », avait protesté Charles. Aventurier, Erik avait abaissé légèrement le col de la chemise pour sonder la gorge, selon le principe indiscutable que la gorge de Charles, en tant qu’émetteur de sons adorables était le lieu où il fallait être.

« Tu veux que j’arrête ?
- Ne sois pas stupide !
- Tu disais… »

Etirant obligeamment le cou, Charles avait repris :

« Oui, je disais… qu’est-ce que je disais ?... Ah oui ! Je disais que le message que tu essaies de transmettre c’est qu’au sujet de hier soir, tu ne regrettes rien.
- Est-ce que j’ai l’air de regretter quelque chose ?
- A moins d’être une bille en décryptage de signaux, je dirais que non, tu ne regrettes rien.
- Tu es brillant.
- On me le dit souvent. »

Les pigeons qui se tournent autour n’ont point tant de roucoulades.

Mais Paloma et Belize, sur des charbons ardents, s’impatientaient dans la cuisine. On les entendait remuer et glousser jusque dans le couloir.

S’interrompant à regret, Charles et Erik s’étaient recomposés. Erik avait recoiffé Charles. Charles avait ôté ses pouces des passants du pantalon d’Erik où il les avait glissés.

« Viens, dit Erik en prenant la main de Charles. Il faut que je te présente, tu n’y couperas pas. »

Ainsi Charles, chiffonné à souhait mais digne, était entré dans la cuisine. Derrière lui, Erik avait la fierté imméritée d’un coq.

« Charles Xavier », avait commencé Charles en tendant une main. On lui avait sauté au cou.

« Oh mon chou ! s’était emporté Belize. On ne se sert pas la main. On se fait la bise ! »

Après avoir été embrassé, enlacé et flatté, Paloma lissant le revers de sa veste en disant : « tu as un goût incroyable, incroyable ! », il avait été assis, une tasse de café entre les mains. Attendri, Erik avait laissé son petit monde s’acclimater. Charles ne savait plus où donner de la tête. Il était conquis.

« Bien, avait fait Paloma en reprenant la situation en mains, on va bruncher. Tu manges avec nous Charles ? Allez hop, Belize, à la salle de bain. On s’habille et on revient… »

Elles avaient disparu dans le sillage des froufrous de la robe de chambre de Paloma et des effluves de tabac de Belize.

Ôtant sa veste parce que ces dames lui avaient donné chaud et un peu le tournis, Charles avait demandé :

« Elles sont toujours comme ça ?
- Oui. Sauf quand elles dorment.
- C’est épuisant.
- D’où tu crois que viennent mes cernes ?
- Tu n’as pas de cernes. »

Charles avait pendu sa veste au dossier de la chaise. En bras de chemise, il était à croquer. Erik, appuyé au plan de travail, n’avait pas bougé.

« Et toi ? avait repris Charles.
- Et moi, quoi ?
- Ton nom de famille, c’est quoi ? Je me suis présenté donc…
- Lehnsherr.
- Lehnsherr… combien de H ?
- Deux et deux R aussi.
- C’est important. »

Un tel état d’euphorie, ça n’était pas décent. La fenêtre était restée ouverte, on entendait des moineaux piailler dans des arbres tout proches. La cuisine était étroite, la table occupait tout l’espace. Erik l’avait contournée. Il s’était accroupi devant Charles. Assis, il aurait été trop loin. Charles s’était penché et avait pris le visage d’Erik entre ses mains.

« I’m so glad to meet you, mister Lehnsherr.
- Et moi donc ! »

Avait eu lieu une nouvelle séance de bécotage. C’eût été criminel de s’en priver. Charles disposait d’une remarquable panoplie de baisers, tous différents. La bouche, chez lui, était un organe prédominant.

« Je voulais te dire, avait-il murmuré après avoir fourré son nez dans les cheveux d’Erik. Je m’excuse d’être venu si tôt mais j’ai un rendez-vous à dix-huit heures que j’avais totalement oublié. Alors je me suis dit que je pouvais avancer le nôtre.
- Tu as bien fait. Ça nous laisse plus de temps… Tu vas voir qui ?
- Des amis que je n’ai pas vus depuis longtemps. Je n’avais pas prévu que…
- Moi non plus. »

Déjà accordés l’un à l’autre, ils s’agençaient parfaitement. Sous la chemise, Erik avait trouvé les rondeurs adaptées à la courbe de ses paumes. Dans la mollesse des cuisses s’étaient logés ses coudes. Les mains de Charles furetaient au col du tee-shirt, aux manches où elles pianotaient les biceps. Ça n’était que chatteries et chastes caresses. Ils s’échauffaient gentiment. Les érections, présentes mais civilement contraintes, de délicieuses érections, pas le moins du monde revendicatives, poivraient l’étreinte sans enflammer les sens. Erik avait repensé à Philippe, son premier amour. Lui étaient revenues la délicate prudence, les attentions doucereuses, la maladresse qui font la grandeur des émois adolescents. Entre ces deux garçons, Philippe et Charles, il y avait presque trente d’écart et personne d’autre. Ce vide (à quoi donc avait-il usé sa vie ?) l’avait bouleversé. Ému au point qu’il eût pu en pleurer, il avait posé son front dans le giron de Charles.

« Qu’y a -t-il ? avait demandé Charles, inespérément attentif.
- Rien.
- Si. Dis-moi. Tu penses à quoi ?
- A toi. A ce que tu représentes. Je vais trop vite peut-être mais je…
- Moi aussi. »

A cela, tout ajout aurait été inconvenant. Erik avait soupiré dans le veston qui sentait le jasmin.

Fort heureusement, Paloma avait choisi ce moment pour faire son entrée, remettant un peu de légèreté au milieu de tant de gravité. Vêtue d’une robe cache-cœur ornée d’un gros nœud à la taille, rouge avec des pois blancs, typique des années cinquante, elle avait relevé ses cheveux en une choucroute que retenait un ruban de satin. Brigitte Bardot pouvait aller se rhabiller. La suivait Belize, en mauvais garçon, casquette inclinée sur l’arrière du crâne, pantalon cigarette accroché bas sur ses hanches plates.

« Que vous êtes beaux ! » avait sifflé Charles.
« On va voir Le Caravage. Il faut être beau quand on rend visite à un génie. Homosexuel de surcroît », avait expliqué Paloma.

Puis :
« Allez, Erik, à ton tour de passer à la salle de bain. Charles va nous aider à préparer le brunch. N’est-ce pas Charles ? Tiens prends ce tablier, il ne faudrait pas que tu salisses un si joli costume. »

Tout le monde avait obéi. Volant un dernier baiser à Charles, Erik avait rejoint la salle de bain. Au travers de la porte fermée, il avait entendu les bruits de vaisselle, le rire de Charles, les cancaneries de ses amis.

Douché, rasé de près, poudré au nez, il avait passé une chemise vert pistache qui se mariait à son humeur et il était revenu s’attabler avec les autres.

Le brunch selon Paloma n’était sans doute pas le brunch tel que l’entendait Charles. Paloma ne mangeant pas de viande et les deux hommes qui partageaient sa vie l’ayant suivi dans ce choix, il n’y avait donc pas de bacon sur la table. On avait très bien mangé cependant : une salade verte dont la vinaigrette avait piqué la langue de Charles, des œufs brouillés aux champignons, du camembert dont avait raffolé Charles.

Ce dernier pressé par la compagnie avait enfin répondu aux questions qu’Erik ne lui avait pas posées la veille. Il était professeur en histoire de cinéma, spécialiste de la Nouvelle Vague française et enseignait à la London Film School (Erik avait rougi au souvenir de sa remarque sur Notorious). Il était venu à Paris pour assister à une rétrospective sur Jacques Demy, donnée à la Cinémathèque. Immédiatement, Belize s’était mis debout et avait clamé : « Le prince, le prince ! ». Trouvant sur son smartphone la bande-son adéquate, il avait chanté sous leurs yeux ébahis :

« Que l’on me pende si je n’ai pas rêvé
Je me demande si je n’ai pas trouvé
L’amour au passage
Celui qui rend fou les plus sages
J’ai bien cru reconnaître son regard
Tant de jeunesse, de grâce et de beauté
Tant de tendresse, tant de sérénité
Ma vie dépendra d’elle
Je n’existerai que pour elle
Il faut que m’appartienne son amour
Je n’attendais plus rien et je désespérais… »

Jacques Perrin en culotte et collant rouges n’avait pas si bien chanté. Toute la féérie de Peau d’Âne s’invitait à table. Charles était aux anges. Il avait enfin ajouté qu’il était là pour une semaine, que sa sœur Raven était journaliste au Guardian et que s’il parlait si bien le français, c’était parce qu’il avait eu une nurse française. En quelques mots, son portrait avait été fait. Le reste, l’ineffable, son âme, restaient à découvrir.

Paloma et Belize, sachant bien que leur présence prolongée eût été désobligeante, étaient parties, après s’être une dernière fois poussées du coude devant le miroir du couloir. Belize, sans-gêne et la clope au bec, avait lancé en remuant les sourcils de manière entendue : « Hé hé, on se protège, les enfants ! ». Puis la porte avait claqué.

« Viens, avait dit Erik en se levant de table.
- On ne débarrasse pas ? avait demandé Charles en indiquant les restes du repas.
- On s’en fout. Je m’en occuperai plus tard. Viens… »

De la grande clarté où il tenait sous lui Charles alangui qui lui donnait des baisers, Erik ne voulut point partir. Ils étaient sales et poisseux. De sa semence, il avait taché son pantalon, sa chemise et celle de Charles. Au bout du pénis ramolli de Charles pendouillait encore le préservatif. Dans le parfum de leurs deux corps mêlés s’enroulait un cocon. Il se redressa, à cheval sur les cuisses de Charles qui couina d’être quitté et fit taper sa tête sur le parquet. Il entreprit de déboutonner la belle chemise blanche qui était souillée.

« Je vais te mettre entièrement nu et après on va recommencer, dit-il.
- Est-ce qu’on peut aller dans le lit ? J’ai mal au dos. »

Nu et propre sous les draps frais, serré de près, Charles rêva :

« Je voudrais te sucer sans capote. Mes derniers tests étaient bons.
- Les miens aussi.
- Mais on ne va pas se faire confiance ?
- Non, on ne va pas. »

Contre Erik, il se pelotonna. A la clavicule, il mit sa bouche.

« C’est chiant quand même. On dirait que pour nous la tranquillité absolue n’existera jamais. Soit on est emmerdé par les autres, soit c’est par les virus.
- On les emmerde en retour.
- Ce n’est pas pareil.
- Si c’est pareil parce qu’on est toujours là. »

Et puis, parce qu’on n’a rien sans prendre des risques, des risques inconsidérés, étant entendu que depuis la veille il en avait déjà pris beaucoup, et aussi parce que sous son nez se nichait une mèche grisonnante de Charles, une fragile et périssable mèche, Erik laissa filer :

« Mon cœur …
- Mon cœur, mon cœur… », chanta Charles en glissant vers le bas, son parcours semé de feux follets, des succions lentes, chaudes et douces, piquées de dents.

« Où tu vas ? s’inquiéta Erik dont la poitrine mécaniquement s’agrandissait pour offrir de plus vastes espaces.
- T’allumer pour que tu me baises.
- Non. »

C’est ici que nous les reprenons. Et la conversation introductive peut-être relue.

Comme en toute chose Erik avait des idées très arrêtées, sa décision était prise, il ne reviendrait pas dessus. Mais ce qu’il éprouvait pour Charles, il ne pouvait l’expliquer. On ne dit pas à un fétiche qu’il est un fétiche. En certaines circonstances, le savoir doit être tu. Charles, malgré ses véhémentes récriminations et ses malignes minauderies, ne serait pas enculé.

Excédé de se voir contredit, Erik fit d’une main portée à une cheville basculer Charles qui trépignait. A l’envers dans le lit, il s’allongea sur lui et le maintint de toute sa longueur. Charles se calma. Son regard étincelait, une brindille qui n’accepte pas l’opposition.

La pénétration ayant dans les esprits des enluminures qu’il est difficile de ternir, Erik proposa :

« Si tu veux qu’on le fasse…
- Oui ?
- Alors c’est toi qui le feras.
- Non, je ne veux pas. Je veux que ce soit toi. C’est dans ce sens-là que je veux. Et puis…
- Et puis ? »

Le regard de Charles se voila puis s’éclaircit de nouveau, terriblement fier et provoquant. Pour cela et pour ce qu’il confessa, Erik aurait pu l’adorer si ce n’était déjà le cas.

« Je ne l’ai jamais fait.
- Tu ne l’as jamais fait comme jamais jamais ou au moins une fois il y a très longtemps ?
- Comme jamais jamais. »

Erik roula sur le dos et admira le plafond. Les scintillements d’or avaient disparu. A la place flottaient des lentilles bleutées, nénuphars inversés sur la surface d’une mare.

« Alors c’est encore mieux, dit-il en tendant une main pour attraper les fleurs. Je serai ton premier.
- Mais Erik, mais…
- Mais mais mais… Tais-toi et viens-là. »

Appuyé sur un coude, Charles se pencha sur lui. Les lentilles du plafond avaient la même couleur que ses yeux. Erik comprit que sa proposition n’était pas totalement récusée. Contre sa hanche, Charles bandait.

Il ouvrit les cuisses.