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Pensez-vous parfois à ceux qui, sur un quai de gare, ne peuvent échanger un dernier baiser ?

Charles étant anxieux à l’idée de manquer son train, ils étaient arrivés bien assez tôt à la gare du Nord. Avant l’enregistrement et les contrôles de sécurité qui précédaient la montée dans l’Eurostar, ils disposèrent d’un peu de temps qu’ils ne surent comment occuper.

Dans la gare qui, ce dimanche matin, était bondée, la frustration et le malaise de Charles étaient palpables. Pris dans l’étau de ses envies et de sa crainte, il ne parlait plus. Fébrile, muet, pâle à en rendre douloureux Erik, il vérifia quinze fois que son billet de train et son passeport étaient bien dans la poche intérieure de sa veste. Sur Erik, il n’osait poser les yeux par peur d’un sursaut incontrôlable qui l’aurait jeté à son cou. Tout leur était interdit. Si une étreinte ou un baiser n’étaient pas envisageables, le reste aussi était dangereux. Une main que l’on tient, un corps vers lequel amoureusement on s’incline, un sourire affectueux, une parole tendre auraient attiré des regards suspicieux, des remarques méprisantes, des comportements haineux. Ayant si bien intégré ces risques, les homosexuels portent en eux-mêmes la cruauté de leurs bourreaux : la vigilance est une deuxième peau.

« Tu n’aurais pas dû m’accompagner, c’est insupportable, chuchota Charles. Se dire au revoir chez toi, c’était mieux. Quand je reviendrai dans deux semaines, ne viens pas m’attendre, cela me ferait trop de mal… Va-t’en s’il te plaît … »

Il bafouilla. Fugacement, il regarda Erik qui vit au coin des yeux bleus perler des larmes contenues. Dans son malheur, Charles était intensément, cruellement, somptueusement beau. Erik l’aima davantage.

Tout autour d’eux les offensait : le flux compact des voyageurs dans lequel ils ne trouvaient pas leur place, la cacophonie que perçaient les annonces des haut-parleurs, les accords maladroits qu’un mauvais musicien plaquait sur le piano en accès libre.

Erik détesta cette foule, indifférente au mal qu’elle inflige, méchante, qui surveille et qui corrige. Sa colère monta, il serra les poings. Que la beauté de Charles fût ainsi souillée par la bêtise et la vulgarité ambiantes, il ne l’accepta pas. Rien ne marchait droit et les autres, tous les autres, usurpaient une place qui leur était dédiée. Devant l’âme si pure de Charles, les médiocres auraient dû s’agenouiller, baisser les yeux, se taire. Par la force il aurait voulu imposer au monde imbécile le règne de Charles. Et pourtant, même armé de son plus grand courage, il ne pouvait rien faire. Ils étaient trop nombreux. Lui aussi était contraint.

« Viens », dit-il durement en saisissant le bras de Charles.

« Mais où ? Erik ! Qu’est-ce que tu fais ?
- Viens, suis-moi. Je t’expliquerai après.
- Ma valise ! »

Il attrapa la poignée de la valise de Charles et, ayant lâché son bras, il fendit la foule d’un pas mauvais. Derrière lui, Charles troublé mais confiant le suivit. Ils traversèrent le hall et s’engouffrèrent dans la boutique franchisée d’une marque célèbre de restauration à emporter.

« Attends-moi là », ordonna-t-il à Charles en l’abandonnant à l’entrée.

Avec aplomb, il doubla la file des clients qui patientaient. Il ignora les protestations de certains. Il salua la caissière, une grande blonde qui, pour travailler, avait laissé au vestiaire les piercings qui habituellement ornaient ses oreilles. Sous des manches longues, elle avait aussi caché les tatouages qui recouvraient ses bras.

Au client qui marmonna de se voir ainsi floué, elle opposa une main tendue.

« Je m’occupe de vous dans un instant », puis se tournant vers Erik : « Erik, qu’est-ce que tu fais là ? Je n’ai pas le temps… passe plus tard.
- Salut Rachel. J’ai juste besoin des clés. »

Elle comprit. De la poche de sa blouse, elle sortit un trousseau de clés.

« Tiens. T’es avec qui ? Le petit brun là-bas ? Pas longtemps, hein ? Il ne faut pas qu’on vous surprenne. »

Erik prit les clés. Il acquiesça.

« Non, pas longtemps, je te le promets.
- Comment va George ?
- Bien.
- Tu l’embrasseras de ma part. Et Belize et Paloma. Il faudrait que je passe vous voir…
- Quand tu veux, Rachel. T’es une crème ! Merci !
- Bah ! Si on peut s’aider de temps en temps… »

Erik revint sur ses pas et fit signe à Charles de le suivre. Au fond de la boutique, entre deux armoires réfrigérantes, il déverrouilla une porte en accès privé. Charles, réticent, entra en tirant sa valise. Erik alluma les néons du couloir. C’était la partie interdite à la clientèle, qui menait au stock, aux vestiaires des employés, aux toilettes. Sur le mur était accroché un grand tableau qui affichait le planning de travail, on pouvait y lire les horaires de chacun, les arrivées des marchandises. S’entassaient là les cartons vides qui avaient contenu les salades, les sandwichs, les eaux minérales et les sodas.

Charles arrêta Erik.

« Qu’est-ce qu’on fait là ? Je ne comprends pas, explique-moi.
- Si on ne peut pas se dire au revoir publiquement, alors on va le faire ici. »

Avec une deuxième clé, Erik ouvrit les toilettes.

« Mais c’était qui cette femme ? Et comment tu connais cet endroit ? »

Erik força Charles à entrer et referma la porte. L’espace était étroit et ils se retrouvèrent coincés entre un petit lavabo et la valise de Charles.

« C’est une ex-copine de George. Elle est responsable du magasin, c’est pour ça qu’elle a les clés.
- Mais comment tu savais qu’elle te les prêterait ? »

Erik rabattit la lunette des WC et s’assit. Il tendit une main et attira Charles.

« Viens, embrasse-moi. Il ne nous reste plus beaucoup de temps. »

Charles approcha.

« Oh ! J’ai compris ! Tu l’as déjà fait ! »

Il se figea.

Entre ses cuisses ouvertes, Erik captura Charles. De ses deux mains, il accrocha ses hanches. Charles trembla. En lui s’affrontèrent l’envie de céder et le soupçon. De ces deux émotions, il n’en fit qu’une. Il encercla le visage d’Erik et le tint en retrait.

Inquisiteur, il intima :

« Réponds.
- Rachel est lesbienne, Charles. Entre pédés, on s’entraide, c’est tout.
- Tu ne réponds pas. Avec qui l’as-tu déjà fait ? »

Très lentement, Charles se pencha. A quelques centimètres de la bouche d’Erik, il interrompit son mouvement.

« J’attends… »

Sur la peau d’Erik, il y avait la peau de Charles, son souffle. Le regard bleu, intransigeant et joueur, l’obligea. Impatient, il soupira.

« Avec un colombien, une fois.
- Un colombien ? A la gare du Nord ? »

Charles ne l’embrassait toujours pas.

« Il allait à Bruxelles. Je ne l’ai jamais revu. Bordel, Charles ! Embrasse-moi !
- Je vais te croire. C’était la seule fois ?
- Oui, la seule fois. »

Enfin, Charles l’embrassa. Ce fut un soulagement. Sûr de son pouvoir, jaloux, il se fit sadique. Sur la bouche d’Erik, il répéta leur premier baiser.

« Je voudrais que tout ce que tu fais avec moi, tu le fasses pour la première fois. »

Lèvres mutines aux commissures d’Erik. Langue secrète qui s’entortille, effleure et se retire.

« Ça n’est pas possible : j’ai quarante-cinq ans. »

Sous la veste, Erik glissa ses mains. Du pantalon, il libéra la chemise et trouva la peau. Charles gémit.

« Alors j’effacerai ton esprit…
- C’est déjà fait… Viens plus près, embrasse-moi pour de vrai…
- Pourquoi ? Tu penses que je t’embrasse pour de faux ?
- Non. Si. Putain, qu’est-ce que tu es chiant parfois ! »

Les baisers de Charles comme des grâces, des miracles, des étoiles décrochées du ciel.

« Je suis chiant, vraiment ? Tu te répètes.
- Oui, tu es chiant… Je t’adore.
- Si je suis si chiant, pourquoi est-ce que tu… ?
- Je t’adore, je te dis.
- Moi aussi.
- Ah ! quand même ! »

A pleine bouche, ils s’embrassèrent. Charles commanda. Il eut des manières de loufiat qui excitèrent immanquablement Erik. Il suça ses lèvres et sa langue. Sous la chemise dépenaillée, Erik caressa l’échine. Autour de lui, Charles se drapa. Enclos aux bras de Charles, visage enfoui contre son ventre, Erik ne bougea plus.

Ils se respirèrent.

Ça sentait l’urine âcre que ne recouvrait pas complétement une odeur écœurante de détergent.

« Alors c’est comme ça que ça se passe toujours pour nous : dans les toilettes…, considéra Charles amusé.
- Pour nous ?
- Pour les gays. »

Erik sourit. Il baisa le ventre. Charles regarda sa montre.

« Tu reviens dans quinze jours, se rassura Erik.
- Je reviens dans quinze jours. Tu survivras ?
- J’ai connu pire.
- Que de m’attendre ?
- Oui.
- On en reparle à mon retour. »

Vivement, Erik se leva. Il bouscula Charles en faisant tomber la valise. Contre la porte, il le plaqua. Charles exhiba un air totalement ravi.

« Non, je ne sais pas comment je vais faire parce que je penserai à toi à chaque instant et que tu vas terriblement me manquer et si tu continues à m’agacer comme ça, je vais être obligé de te retenir ici et tu ne pourras pas monter dans ce foutu train…
- Encore… »

Ils se sourirent. Erik caressa le visage de Charles et lissa ses cheveux. D’une main passée sur sa nuque, Charles l’inclina vers lui. Une dernière fois, il l’embrassa.

« On y va ? demanda Erik.
- Oui, attends, je me rhabille. »

En jetant un œil à son reflet dans le petit miroir au-dessus du lavabo, Charles remit sa chemise dans son pantalon et réajusta sa veste. Il se recoiffa.

« Pas de dernier pipi avant le voyage ? taquina Erik.
- Je t’emmerde. »

Ils sortirent. Quelques clients en les apercevant eurent des mines étonnées. Ils les méprisèrent. Erik rendit les clés à Rachel et la remercia.

Dans le hall de la gare, ils se serrèrent la main.

« Mister Lehnsherr, ce fut un plaisir.
- Qui fut partagé, monsieur Xavier. »

Le monde entier pouvait aller se faire foutre.

 

Deux semaines furent une broutille.
Erik découvrit le plaisir de l’attente quoique, si Charles fût matériellement absent, il ne le fût pas virtuellement. Il inonda Erik de messages : des messages intempestifs, drôles, tendres, soumis, autoritaires auxquels Erik était sommé de répondre dans la minute. Dans le cas contraire, Charles passait de manière incohérente par tous les stades, d’une inquiétude retenue à un affolement complet.

« Pourquoi tu ne réponds pas ? »

« Qu’est-ce que tu fais de si important
que tu ne puisses pas me répondre ? »

« Tu dors ? »

« Réponds-moi. »

« Réponds-moi ou je vais croire que tu es mort. »

« Si tu es mort, réponds-moi quand même. »

« Tu n’es pas mort, n’est-ce pas ? »

« Non, je ne suis pas mort. Je déchargeais un
camion. J’avais laissé mon téléphone à l’intérieur. »

« Ah ? C’est toi qui décharges la marchandise ? »

« Habituellement non. Mais le livreur a un
poignet cassé. Il peut conduire mais pas faire le reste.
Je l’ai fait à sa place pour qu’il n’ait pas de problème avec son patron. »

« Tu fais toujours ça ? »

« Quoi ? »

« Aider les autres. »

« Ceux qui en ont besoin et qui auraient des problèmes, oui. »

« Tu es exemplaire. »

« Pourquoi ? Parce que j’ai déchargé un camion ? »

« Arrête ! Tu sais bien ce que je veux dire. Je t’admire. »

« J’ai fait des choses horribles aussi. »

« Qui étaient justifiées. Tu es la bonté même. »

« Ton affection pour moi te fait déraisonner. »

« Pas le moins du monde. Je suis parfaitement lucide. »

Et ainsi de suite, à n’en plus finir et qu’il serait ennuyeux de reproduire ici.

Car aux messages il fallut aussi ajouter les lettres. La seule chose que ne fit pas Charles fut de téléphoner. Les signes non verbaux lui échappant puisqu’il ne pouvait pas voir son interlocuteur, il détestait les conversations téléphoniques, avait-il expliqué à Erik.

Ainsi donc, il y eut des lettres.

Mon très cher amour,

L’aurais-je écrit en anglais « my dearest love », aurais-tu pu, homme de peu de foi, te réfugier derrière ta méconnaissance de la langue et en amoindrir la portée. Enoncé en français, tu ne peux plus fuir et tu es forcé de l’entendre : mon très cher amour…

Mais je ne suis pas indifférent et je comprends ta prudence. Seul, sans ta présence pour m’étourdir, je mesure la folie qui nous a saisis. Aurions-nous dû y céder si vite ? Dans ce monde qui, par sa frilosité et son cynisme, corrompt tout ce qui est beau et juste, n’eût-il pas été préférable de faire preuve de circonspection et de tiédeur ? Imitant ceux qui nous entourent, obsédés par leur peur de souffrir, lâches mais qui ont des vies si plates, aurions-nous dû plutôt brider le feu qui nous a pris, attendre, nous contenir ? Non, mille fois non. Car je n’ai pas attendu la moitié d’une vie pour ne pas reconnaître quand elle a surgi devant moi, la chance que tu étais.

Ne t’effraie pas, mon amour, de ce qui va suivre : tu es le premier. Comment est-ce possible ? demanderas-tu dubitatif. Efface ces rides qui barrent ton front et entends : tu es le premier et avant toi il n’y a eu personne. Il ne s’agit pas de ma part d’une amnésie sélective ou de l’effet de mon indécrottable romantisme. C’est possible parce que c’est vrai. Bien sûr ai-je eu des béguins. Aucun homme fait n’arrive à plus de quarante ans sans avoir eu quelques expériences. Mais en tous ceux qui t’ont précédé, jamais je n’ai reconnu ce qu’en toi immédiatement j’ai vu. Alors, demanderas-tu encore, si tu ne peux pas comparer, comment être certain de ce que tu éprouves à présent ? Tu oublies un peu vite que si, en ce domaine, la vie ne m’a rien appris, les livres et les films, eux, m’ont tout appris. En mettant mes pas dans ceux des plus grands, j’ai vécu mille tourments, mille passions, encore plus sûrement qu’aucun autre ne les vivra jamais. Je suis riche de cet apprentissage vieux de plus de trente ans et j’en sais plus sur l’amour que quiconque. Avec mépris pourrait-on m’opposer que ça n’est qu’une histoire que je me raconte. Oui, je le revendique fièrement : c’est une histoire que je me raconte. Mais n’est-ce pas ce que nous faisons tous tout le temps ? Nous raconter des histoires ? Certains font le choix d’histoires médiocres, indigentes, sans surprise ni grandeur. Moi j’ai fait le choix de me raconter la plus belle, la plus glorieuse, la plus complexe, la plus douloureuse aussi peut-être. Et dorénavant c’est avec toi que je la raconte. Ton rôle est dans le script, il n’en bougera pas. Comme Hitchcock (je crois que c’est là que tout a commencé, quand tu m’as parlé de Notorious : Oh ! me suis-je dit, est-il possible qu’un tel homme existe ?), je suis avec mes acteurs tyrannique : soit ils plient soit ils cassent.

Longtemps j’ai cru que ce qu’il était donné de vivre à mes personnages préférés, jamais à moi il ne serait donné : le monde est si terne et les êtres humains si décevants. Et puis, tu es apparu. On dit souvent qu’il faut attendre des années avant de connaître entièrement un homme. C’est faux. La première impression est toujours la bonne. Quelques heures m’ont suffi pour savoir qui tu étais et je ne me suis pas trompé. Irrémédiablement tu es celui que j’attendais. Pourquoi alors tempérer ma joie et limiter mes certitudes ? Le faire serait la pire des fautes.

Immédiatement je t’ai su et je t’ai voulu. Ma chance a été double car toi aussi tu m’as voulu. Que pourrions-nous craindre ? D’être déçus ? Tu ne me décevras pas, je te connais trop bien.

Je sais tout de toi, mon amour, tu es comme la carte d’un lieu dont j’ai rêvé et que je redécouvre au fur et à mesure que je la déplie. Tout ce que tu fais, d’avance je le sais. Cela me surprend, tu me surprends mais je le sais. C’est un mystère d’être ainsi délicieusement surpris par des choses que l’on sait. Oui, un mystère… Fais ça pour moi, veux-tu, prolonge indéfiniment le mystère…

De toi, j’aime tout. J’aime ta droiture, ta bravoure et ta franchise. J’aime aussi ton petit côté bagarreur et revanchard. D’ailleurs, quel mérite ai-je d’aimer un homme si digne ? Aucun, absolument aucun. Parfois je voudrais que tu le sois moins pour voir si je t’aimerais encore. Sois mauvais et méchant, une fois, rien qu’une fois, pour me mettre à l’épreuve. Sois moins bon pour que je sois meilleur. Je sais, tu n’apprécies pas que je dise cela et cela t’effraie mais ce vœu douloureux que je fais, il se réalisera. Notre histoire ne sera grande que si, de nos échecs et nos douleurs, elle s’augmente. Que valent les amours tranquilles ? A peine l’encre ou la pellicule qui ont servi à les raconter. Mais ne t’inquiète pas, si nous souffrons, nous nous aimerons encore et si tu es mauvais, tu seras encore bon puisque c’est pour moi que tu l’auras été.

J’aime ta froideur qui n’est qu’un barrage factice et que submergent par vagues incontrôlables tes colères, tes emportements, tes poétiques violences, tes mots d’amour, ton désir. Désire-moi encore, je ne m’aime jamais tant qu’au reflet de tes yeux. Quand tu m’as placé face au miroir de ta chambre, j’ai prié qu’il me reste assez d’années pour te remercier. Jamais personne n’avait eu pour moi de tels égards. Ne va pas chercher ta batte et ne t’apprête pas à punir mes précédents amants : s’ils m’ont utilisé, je les ai moi aussi utilisés pour mon propre plaisir, personne n’a abusé de ma naïveté. Le compte est bon, comme vous dîtes en français. Il est bon mais il est nul. Toi seul le multiplies par ton continuel dévouement.

Accepte alors qu’avec la même ardeur, moi aussi je te désire. J’aime ta peau et ses odeurs, les plus fortes soient-elles, je les aime. J’aime ta bouche, quels que soient les endroits où sur moi tu l’appliques et les tourments qu’elle m’inflige. J’aime tes mains, la tendresse de tes paumes et la finesse de tes doigts. J’aime la clôture de tes bras et tes cuisses lorsque sur moi elles se referment. J’aime ton sexe quand il caresse mes lèvres ou durcit dans ma main. J’aime ton regard quand tu jouis, tu ressembles à un adorable chiot qui vient de perdre sa mère (Ne ris pas, c’est vrai !).

Ne boude pas ton plaisir, écoute :

A ton aisselle, je niche mon nez. Je te respire et te goûte. Ta sueur est une liqueur aux effluves parfaits. Sur ta poitrine, contre laquelle je voudrais rester toujours, je mets ma bouche. Je te lèche et méchamment je te mords. Tu sursautes et tu gémis. Grogne encore… Je recommence. Sur la cicatrice que tu portes sous ton téton gauche (fruit d’une bagarre que tu devras me raconter : quel canif a osé entamer ta peau ?), j’insiste. A cet endroit, tu es plus fragile. De ma langue, j’en dessine la couture. Tu trembles, tu m’appelles, tu voudrais que je t’embrasse pour ne pas m’entendre. J’ai décidé d’être cruel et je ne t’obéis pas. Tu protestes, je résiste. Vaincu, tu poses une main dans mes cheveux. Il y a tout ton abandon dans cette main. Tu es à moi. De toi, je fais ce que je veux. Sur ce territoire dont je suis désormais le propriétaire, je rampe. Je t’explore. Tu as la taille la plus fine et les hanches les plus étroites qu’il m’ait été donné de voir. Je voudrais avoir des mains plus grandes pour qu’entre elles je puisse entièrement te tenir. De ta gracilité qui est une blessure car tu es si beau, si beau que parfois en pensant à toi je pleure, de ta gracilité je pourrais jouir. Sur ta cuisse, je pose ma joue. Nos poils se mélangent, je te pique. Tu es là, dressé devant moi mais je ne te touche pas encore. De mon œil, je t’englobe. Si près, je peux voir le détail de ta peau : son grain, ses plis et ses tensions, tes veines si bleues et si gonflées qu’elles me retournent le cœur. J’aime ta circoncision, elle est l’instrument de ta fureur. Jamais rien tu ne m’ordonnes, tu es si galant. Alors dans mon rêve, tu m’ordonnes. « Suce-moi », dis-tu. Pas de capote dans mon rêve : uniquement ta peau contre la muqueuse humide et chaude de ma bouche (en écrivant, je bande). Tu t’arcboutes, tu te cabres, tu te cambres. Dans mes cheveux, ta poigne se fait plus sévère. Ton sexe dans ma bouche : je suis le velours qui supplie qu’un coup d’épée le déchire. Autour de toi, je fonds, je coule. Viens plus loin, mon amour, n’aie pas peur, enfonce-toi encore et encore. Sois profane, possède-moi. Contre mon palais, tu cognes. Les barbares à l’approche de leur triomphe saccagent et mutilent. Sens-tu comme je suis soumis ? Je ne suis rien d’autre que le fourreau dans lequel tu t’enfiles. Plus tard, coupable, tu t’agenouilleras et tu prieras que je te pardonne. Pour l’instant, tu es cruel, inique et sans pitié : ma bouche est le lieu exclusif de ton plaisir. Tu m’envahis, me souilles et me macules. Viens, viens…

Fais ceci pour moi : quand tu seras seul (si je calcule bien, cela devrait être samedi soir), relis ce passage et, en pensant à moi, touche-toi. Je ferai de même et nous jouirons ensemble.

Mon très cher amour, n’oublie pas que tu es à moi et que tu m’appartiens.

Charles.

PS 1 : Remarques-tu que dans cette lettre, pas une seule fois je n’ai employé le mot « gay » ? Oups, si !

PS 2 : En me lisant, écoute l’Adagietto de la Symphonie n°5 de Malher. C’est la musique d’un de mes films préférés : Death in Venice de Visconti. Il faudrait que nous le voyions ensemble.

PS 3 : Ci-joint une copie des résultats de mon test contre les diverses IST. Je suis, comme tu peux le voir, un homme de confiance. S’il te plaît, envoie-moi les tiens que mon rêve enfin devienne réalité : ta queue seule dans ma bouche.

 

Erik pleura, rit, s’effraya et se pâma d’amour. Il répondit.

 

Ma tendresse, mon trésor,

Je ne sais par quels tours tu réussis à me séduire davantage. Il te suffit de quelques mots et je suis à genoux. De tes mots, je ne me lasserai jamais. S’il arrivait que je ne puisse plus te toucher, je serais malheureux. Mais si tu ne me parlais plus, je serais désespéré.

Tu me fâches. Comment peux-tu dire que je doute de toi ? Ce n’est pas de toi dont je doute, c’est de moi. Rassure-toi : mon dévouement est indéfectible et il le restera. Mais je tremble parfois à l’idée de n’être pas digne de tes attentes. Et que lis-je ? Que tu espères qu’un jour je ne le sois pas ? Ton vœu est ma plus grande crainte. Es-tu devenu fou ? Quelle cruauté te prend de me demander d’être défaillant ? Là-dessus, je ne te suivrai pas et d’avance je suis désolé : je te décevrai. Puisque ton esprit retors met les valeurs à l’envers, sache que je ferai tout pour ne jamais te blesser. Comment peux-tu me demander cela ? Comment peux-tu un seul moment envisager que je puisse te faire du mal ? N’as-tu donc aucune raison ? Sur quel homme adorable et tordu suis-je tombé ? Non, Charles, je ne te donnerai pas ce plaisir. Je ferai tout, tu entends, tout, pour qu’avec moi tu restes heureux et comblé. Peut-être n’auras-tu pas la fierté de mesurer ton amour, je n’ai que faire de ta fierté si je garde la certitude de ton bonheur. Une bonne fois pour toutes, instamment je te le demande, abandonne ces idées folles et cruelles et satisfais-toi de ce que je te donne. N’en parlons plus.

Tu me flattes. Tu me prêtes une noblesse que je ne suis pas certain de posséder. Ma droiture, comme tu dis, elle ne s’exprime qu’à l’égard de ceux qui la méritent et qui sont mes camarades. Pour les autres, je n’ai qu’indifférence et mépris. Certains d’entre eux pourraient crever devant moi, je ne lèverais pas le petit doigt. Je ne suis pas bon pour tout le monde et tu le sais bien. Ne me grandis pas.

Ah ! Mon trésor ! Tes mots, tes mots que je n’ose répéter tant ils me ravissent et me terrifient tout à la fois : pour toi, je suis le premier ! Que vais-je faire de ce don si précieux à part t’en chérir davantage ! Je te chéris tant déjà et chaque jour tu me manques. Ton tabouret est vide, personne n’a le droit de s’y asseoir (j’ai viré un gars hier soir qui n’a pas compris ce qu’il lui arrivait, Paloma m’a disputé en me disant que j’étais incohérent). Dans mon lit, je ne dors plus que sur le côté droit et la nuit je te cherche. Je n’ai pas changé les draps et ton odeur flotte dans la chambre. Sous mes doigts, il y a la trace de ta peau. A mes oreilles, tes discours, tes provocations, tes râles et tes gémissements, ton rire et tes cris. Je voudrais que tu sois là pour te caresser et te faire jouir, encore et encore. Tu es le seul dont je n’ai pas d’abord espéré jouir mais que j’ai d’abord souhaité faire jouir. Mon plaisir sera toujours secondaire au regard du tien. Tu ne ressembles pas à un chiot dans ces instants-là, tu ressembles à une tempête et je suis dans l’œil du cyclone.

Tu me plais, tu me plais tant ! Tes gracieusetés, tes mines et tes postures, ta coquetterie, ta lucidité, ton esprit bienveillant et parfois acerbe fabriquent un homme qui n’a pas d’égal et que je vénère. Dans ton histoire je suis et je veux rester. Dans la mienne, tu demeures et tu en es désormais le maître.

J’accepte ton ardeur, mon trésor, mais je redouble alors la mienne. A chaque parcelle de ta peau, même la plus inaccessible, je pose ma bouche. Sur ta nuque, à la naissance de tes cheveux, sur le gras de tes bras, sur tes coudes si jolis et si pointus, sur tes poignets dont la délicatesse m’émeut de manière démente, sur ton ventre adorable, dans tes reins, sur tes fesses (Ah ! tes fesses !), dans les plis de tes cuisses, sur tes genoux parfaitement ronds, sur la petite bosse de tes chevilles, sur tes doigts de pieds. Ai-je oublié quelque chose ? Il me semble que j’ai oublié quelque chose…

… Sur ton gland quand tu bandes et qu’au bout perle déjà ma récompense…

Pour un seul de tes orgasmes, je veux bien me damner ! Ils sont à moi, rien qu’à moi ! Personne d’autre jamais plus ne les verra ! Tu entends ? Je t’interdis de les faire partager à d’autres. Suis-je fou en disant cela ! Entre d’autres bras, jamais plus tu ne te coucheras, tu ne le tolèrerais pas, puisque les autres ne sauront jamais t’adorer comme je t’adore. Où pourrais-tu trouver un homme qui t’adore autant que moi ? Et ceux qui m’ont précédé, ces incapables, ces imbéciles, ces sombres idiots qui n’ont pas vu quels délices il y avait à te servir, je n’irai pas les punir mais je les maudis.

Je t’ai obéi. Dans ta bouche hallucinée, j’ai joui. Ce fut un écrin que ne méritait pas mon foutre. Mais mon bonheur fut complet : même en te déclarant servile, tu es encore tyrannique. Même en te soumettant, tu m’ordonnes. Refais-le : ordonne-moi, utilise-moi, use-moi jusqu’à ce que je n’en puisse plus, fais de moi ce que bon te semble.

Ce que je ferai de toi, j’en garde pour ton retour la primeur. Mais… ma langue dans ta bouche, mes lèvres sur ta queue, mes doigts dans ton cul…

Mon trésor, n’oublie pas que je suis à toi et que rien ne peut me rendre plus heureux.

Erik.

PS 1 : Pédé, gay, folle, tapette, enculé (Ah non ! Pas enculé !)

PS 2 : Ma chanson préférée étant London Calling, je ne crois pas qu’elle soit très adaptée à la situation mais tu peux l’écouter quand même.

PS 3 : Ci-joint la preuve que moi aussi je suis fiable.

PS 4 : La cicatrice, ce n’est pas dans une bagarre que je l’ai récoltée. C’est en tombant de mon vélo quand j’avais cinq ans.

 

Comme chaque chose en ce monde périssable, tout amour, à peine né, court à sa perte. Contre l’aveuglement d’Erik qui ne voulait pas voir cette vérité, il fallut l’intelligence machiavélique de Charles. Nous le raconterons toute à l’heure. Laisse-nous encore le répit du chapitre suivant et la joie d’un bonheur parfait.