Actions

Work Header

Nighthawks

Chapter Text

Sous le soleil d’Arles, Charles était un diamant ; un diamant noir à la réverbération parfaite, dont le cœur au regard restait étranger. Sa chevelure brune, sa barbe, son teint hâlé attiraient la lumière, comme un puits d’ombre que n’éclaircissaient pas ses yeux masqués par des Ray-Ban opaques, qu’accentuaient son tee-shirt noir et son pantalon vert sombre. Place du Forum où, en bordure d’une terrasse, ils s’étaient installés à une table libre, dans une foule encore estivale en ce début de septembre, on ne voyait que lui. Curieux, Erik étudia ce phénomène : comment chaque regard, masculin ou féminin, d’abord flâneur, intéressé par tout et rien – l’architecture, les couleurs, l’agencement de la place, la multiplicité des visages –, découvrait Charles, s’en émouvait, y restait accroché. Les femmes ouvertement le désiraient ; les hommes le jalousaient, à moins que cette jalousie ne fût déjà corrompue par un désir latent, inavouable. Puis tous pressentaient un mystère, une énigme, leur compréhension suspendue, alertée par des indices que leur entendement limité ne pouvait interpréter : les jambes croisées de Charles, le balancement gracieux de son pied à la pointe tendue, la torsion délicate de son coude lorsqu’à ses lèvres il portait son demi de bière brune, sa main même, non pas belle mais jolie, indécente. Charles était tout à la fois un prince et une reine. De son homosexualité il faisait une composition, que seuls les avertis déchiffraient (Erik les repéra immédiatement).

Pédé, subliment pédé, pensa Erik.

Depuis quatre mois que durait leur idylle, Charles avait changé. Pour un œil non avisé, ces changements étaient imperceptibles, pour Erik ils étaient évidents. Intimement pourtant Charles était identique à celui qu’Erik avait rencontré et qui l’avait séduit. Il continuait à user de ses charmes pervers ; son intelligence, semblable à une lame, tranchait la médiocrité du monde et produisait des jugements indiscutables ; sa sensibilité le déchirait par à-coups, provoquant une gamme variée et théâtralisée de bouffées émotives : pleurs, vertiges, saignements de nez, l’entraînant vers des excès de joie ou des tréfonds de mélancolie ; son narcissisme le lancinait, agité de soubresauts inquiets ; son sentiment pour Erik ne tolérait aucun appel à la modération. Charles ne s’était pas apaisé, ce n’était pas ce qu’il voulait vivre, ce n’était pas non plus ce qu’Erik aurait voulu voir. Il ne recherchait ni le calme, ni la tranquillité, comparables pour lui à une mort lente de l’âme, il désirait la consumation, comme un accomplissement. Si son tempérament ne s’était pas modifié, intact dans son intense pureté, ses modalités d’expression s’étaient amplifiées. Au contact d’Erik, sous le dôme protecteur de son amour et de sa confiance, sa nature, initialement mal assurée, timide, s’était déployée. Il osait tout, sans retenue. Ses audaces n’étaient pas tant visibles, il n’avait pas la vulgarité d’un clown qui aurait exagéré ses effets mais sa finesse, ayant trouvé en Erik un témoin admiratif et conquis, poursuivait au-delà de la nécessité son expression. En quelque sorte, il était maniériste, comme on voit aux tableaux du Corrège les drapés s'enfler et les doigts se délier. Ainsi, le dévouement d’Erik avait créé un environnement propice à la persistance et à la prolifération de son être. Parfois, dans le cours d’une discussion ou le feu d’une étreinte, s’interrompait-il et, fixant Erik avec gravité il disait : « ce que tu me permets, ce que tu me permets… ». Cependant Erik jamais n’aurait conçu ce que permettait sa présence comme un pouvoir qu’il aurait détenu. Jamais n’aurait-il prétendu mieux connaître ce qui était bon et préférable, car Charles en tout le devançait et Erik, fasciné, douloureusement épris, ne faisait que dérouler le tapis que Charles méritait. Il ne s’agissait pas de savoir qui dominait qui, principe au demeurant qu’abhorrait Erik, tout rapport de domination le révulsant, et si, vraiment, il avait fallu répondre à cette question, alors bien entendu, c’était Charles le maître qui, sur un claquement de doigts, obtenait tout ce qu’il voulait. Bien sûr y avait-il parfois quelques rebuffades, mais elles n’étaient que formelles, occasions supplémentaires de donner à Charles le plaisir de se voir finalement obéi. Tout était pour le mieux : Charles était puissant, d’une puissance qui faisait l’adoration d’Erik, et qui s’augmentait de cette adoration.

Dans cet échange, Erik y trouvait plus que son compte. Il lui avait fallu attendre plus de vingt ans pour éprouver enfin ce qu’il espérait. De nature sceptique, il avait envisagé l’amour comme une douce utopie que la banalité du monde et l’insuffisance des hommes empêchaient d’advenir. Miraculeusement, Charles était arrivé, balayant son incrédulité et son pessimisme. Chaque jour, il le remerciait secrètement d’exister, d’être ce qu’il était, de l’autoriser à l’aimer. Son sentiment amoureux prenait de telles proportions que, parfois, le laissant stupéfait, il l’impressionnait. Tout entier à son inclination, il en découvrait l’incroyable pouvoir. En certains moments, quand Charles était absent, il se laissait docilement envahir par son sentiment qui en lui occupait alors chaque interstice, et cette occupation, que ne soutenaient pas des images remémorées de Charles mais qui valait de sa seule force, lui procuraient des émois sexuels sans support. L’amour seul, non pas le souvenir de Charles, bien que Charles eût aussi cette indéniable faculté, l’amour seul, son évocation, son épreuve le faisaient bander. A quarante-cinq ans, il découvrait que son sexe était un organe spirituel. Rien n’était matériel, tout était thaumaturgique.

En Arles, sous un soleil pas encore automnal, dans le chatoiement des couleurs d’une fin d’après-midi, Erik ne s’était jamais senti si fier d’aimer un autre homme. A l’oreille de Charles, il se pencha.

« Arrête ça…
- Arrêter quoi ?
- D’être toi. Tu affoles le monde. On ne voit que toi. »

Tout sourire, Charles s’écarta. Après l’avoir observé silencieusement, il corrigea :

« Mon amour, tu te leurres. C’est toi que tout le monde regarde… Tu sais ce qui nous manque ? Un chien… Un mignon petit chien que nous pourrions porter dans nos bras. Avec un chien, nous serions le plus beau couple gay que la Terre n’ait jamais porté.
- Jamais de la vie.
- Mais pourquoi ?
- Parce que c’est moi qui devrais le sortir. Tu es trop paresseux. Et d’abord, où habiterait-il ce pauvre chien ? A Paris ? A Londres ? Non, non, nous ne ferons pas subir la garde alternée à un malheureux chien uniquement pour que tu aies le plaisir de te pavaner avec… »

Ils n’habitaient pas ensemble. A plus de quarante ans, on ne brocarde pas des vies installées. Ils avaient tous deux des emplois qu’ils appréciaient, où leurs réputations étaient faites. Charles aimait son métier, l’enseignement et la recherche dont il parlait fréquemment à Erik, sa mère et sa sœur auxquelles il était très attaché, vivaient à Londres. Dernièrement, suite aux bouleversements que sa rencontre avec George avait suscités, Raven avait beaucoup sollicité son frère. Non pas réticente à franchir le pas mais enthousiasmée et passionnée, elle avait sauvagement brulé ses anciennes idoles, entre autres d’après elle « la fumisterie que représentait l’amour hétérosexuel » (Erik regrettait de ne pas connaître plus cette brillante personne), elle avait eu besoin de l’oreille attentive de Charles pour écouter ses diatribes. Elle ne s’était pas contentée de devenir lesbienne, elle était devenue aussi féministe, d’un féminisme qui aurait fait pâlir de jalousie les activistes de la deuxième vague.

Charles faisait donc les trajets Paris – Londres tous les quinze jours et demeurait rue Pastourelle du vendredi au dimanche soir. Cet arrangement leur convenait, ils ne le discutaient pas. Le mois d’août pendant lequel Charles avait été en vacances, leur avait permis de constater que vivre ensemble était possible bien qu’ils épuisassent Paloma et Belize avec la comédie toujours renouvelée de leur parade amoureuse. Finalement, leur romance, par porosité presque magique, avait eu des effets collatéraux. Un célèbre ténor italien, venu travailler à l’opéra Garnier, s’était épris de Paloma en la croisant aux puces de Saint-Ouen alors qu’elle y chinait de la vaisselle pour La Dragée Haute. Elle l’avait fait lambiner longtemps, « il faut faire beaucoup souffrir un homme, disait-elle, avant qu’il ne devienne fréquentable ». Il lui avait promis de mettre Milan à ses pieds, elle lui avait concédé sa main à baiser. Belize n’avait pas été en reste. Embarrassé par sa fascination pour les uniformes, il avait trouvé en la personne d’un jeune garde républicain l’objet de tous ses fantasmes. Le jeune homme, subverti par les beaux yeux de Belize, avait abandonné son poste (comment croire à l’ordre militaire quand on se fait enculer tous les soirs ?), il n’avait gardé que le shako dont le plumet rouge servait désormais à d’autres cérémonials moins protocolaires.

Avant la reprise de ses cours, Charles avait quémandé, agenouillé dans le lit et les mains en prière, une semaine sous le soleil de la Provence. Erik avait levé les yeux au ciel et accepté, le début de septembre étant une période creuse pour son commerce. Dans le pays gardois, entre Ardèche et Cévennes, ils avaient loué une petite maison nichée au flanc d’une colline boisée, à l’écart des autres habitations. La passation des clés avec le propriétaire ne s’était pas bien passée. Quand celui-ci, dont le visage rougeaud et la bedaine proéminente laissaient supposer un esprit borné, avait compris en les accueillant qu’il avait loué à deux hommes, son expression avait changé : elle avait viré de débonnaire à suspicieux. Voyant cela, Charles avait posé une main sur le bras d’Erik.

« S’il te plaît, pas de scandale. Laisse-moi faire.
- Tu plaisantes, j’espère ? »

La présentation des lieux, l’explication des installations s’étaient déroulées dans un climat tendu. Le propriétaire, au vu de la mine sévère d’Erik et de sa mâchoire serrée, n’avaient pas osé de remarques agressives, ni même allusives. Charles avait déployé tout son charme pour aplanir les angles. Sur le point de les quitter et retenant encore les clés, le bonhomme avait lâché, tant cela le démangeait :

« Vous ne comptez pas inviter d’autres… personnes ? (le petit accent méridional pourtant sympathique pourri par le mépris)
- Pourquoi ? Vous pensez qu’on organise des orgies ? », avait répondu Erik du tac-au-tac.

Charles, en faisant les gros yeux, avait soupiré.

Le propriétaire avait rougi, augmentant un peu plus la vilaineté de sa face.

« Non, non, je ne voulais pas dire…, s’était-il empêtré, confus.
- Qu’est-ce que vous vouliez dire exactement ?
- Rien. Monsieur ne voulait rien dire, était intervenu Charles. N’est-ce pas ? Bien… Merci pour tout. On vous revoit dans une semaine. Tout se passera bien. Ne vous inquiétez pas… »

Depuis la terrasse, ils l’avaient regardé partir. La nuit était tombée. Les cigales s’étaient tues. Un silence magistral régnait. Sur eux descendait la paix de la voûte céleste où scintillaient bien mieux qu’à Paris ou Londres des étoiles à n’en savoir que faire.

« Tu ne t’arrête jamais…, avait fait remarquer Charles.
- Ce sont les autres qui ne s’arrêtent jamais. »

Erik avait enlacé Charles et, très sérieusement, avait professé :

« Tu ne dois jamais, jamais, accepter d’être sali.
- Parfois se taire, c’est plus facile. Plus confortable.
- Non, Charles. C’est confortable dans l’instant. Mais pour toi, pour ton amour-propre, ça ne l’est pas. »

Charles s’était blotti dans ses bras.

« Je sais. Dans le fond tu as raison. C’est juste que… je ne suis pas toujours aussi courageux que toi. »

Erik n’avait rien dit mais il l’avait serré plus fort. Plus que l’aveu de faiblesse de Charles, il détestait ce monde qui les contraignait constamment à des choix impossibles : la trahison ou l’héroïsme.

Voulant montrer à Charles son plaisir à être là avec lui, sur cette place arlésienne, face au café Van Gogh dont Charles avait souhaité voir le jaune et qu’il avait jugé pisseux, Erik allongea son bras sur le dossier de la chaise de Charles. Celui-ci ne moufta pas mais son bonheur flagrant étira ses lèvres, il eut une moue adorable de pure satisfaction. Dans ce geste, Erik ne mit aucune possessivité, il n’avait pas de goût pour l’accaparement (et qui aurait pu raisonnablement posséder Charles ?). Étrangement, il n’y mit pas non plus de revendication. Ce ne fut pas un muet « allez tous vous faire voir ». Ce fut la manifestation exclusive de sa tendresse, à l’adresse de Charles et de personne d’autre, bien plus démonstrative que n’importe quel baiser, la chaste confirmation de son amour, plein et entier.

Visage tourné vers la foule dont il semblait observer le flux qui défilait devant eux, Charles murmura de telle façon que seul Erik pût l’entendre :

« Vous m’aimez, mister Lehnsherr… (ceci dit comme on dirait : « l’aluminium fond à 660,32 ° Celsius », après l’avoir vérifié en laboratoire)
- Puis-je espérer l’être en retour ?
- Diable ! Quelles preuves vous faut-il donc encore ?
- D’autres. Davantage. Vous savez bien que c’est le seul sentiment qui ne soit jamais comblé.
- Ah ! Pour notre malheur, c’est effectivement vrai ! Faudra-t-il que nous soyons continuellement insatisfaits ?
- Je le crains. Mais pour notre consolation, nous le serons ensemble.
- Que grâce vous soit rendue ! C’est le plus divin des soulagements et notre chagrin en sera moins grand… »

Ils ne s’étaient point regardés, faisant face au parterre qui les ignorait. Du coin de l’œil, Erik perçut dans le fourragement de la barbe, une commissure levée, ironique et tendre.

Il fallut que leur félicité fût gâchée. Derrière eux, débarqua un groupe de touristes allemands qui s’approprièrent bruyamment l’espace. Immédiatement, comme par réflexe, Erik se tendit. Il retira son bras du dossier de la chaise. Charles comprit. Sur un genou qui, d’énervement, commençait à trembler, il posa sa main.

« Tu ne les supportes pas…
- Oui. Où qu’ils soient, ils prennent systématiquement toute la place. C’est comme s’ils n’étaient jamais partis. »

Charles n’eut pas l’indécence de contredire Erik. Sur ce sujet, il avait la noblesse de se taire.

« Veux-tu que nous partions ? Je vais aller régler la note. »

Erik hésita, humilié de se sentir chassé.

« C’est mieux que nous partions, le convainquit Charles. Que pourrais-tu faire à part casser quelques gueules ?
- Cela me soulagerait.
- Certes et je ne t’en empêcherais pas. Et si nous allions voir la mer plutôt ? Nous ne sommes pas loin. Je veux que tu sois content, pas que tu finisses comme un enragé incompris entre deux gendarmes. Viens… »

Charles se leva. Debout, il patienta. L’accent guttural blessa les tympans d’Erik qui se résigna.

Sur le pavé, assez loin pour ne plus entendre ceux dont la faute ne semblait pas les oppresser, il attendit que Charles revînt de la brasserie.

La lumière était belle, il regarda le ciel et se persuada que rien, et surtout pas un troupeau d’allemands, ne ternirait ses vacances avec Charles.

« Viens mon chéri, allons chercher la voiture, dit celui-ci en arrivant à sa hauteur.
- Mais tu ne voulais pas voir aussi les arènes ?
- Non, on les verra une autre fois. La mer, c’est une meilleure idée. Nous serons seuls. On va acheter deux trois trucs à manger et une bouteille de vin. On fera un pique-nique face au coucher de soleil. Ce sera très romantique. Et il n’y aura personne pour t’énerver. »

Dans la voiture, après qu’ils avaient démarré, Erik embrassa la joue de Charles.

« Merci de me comprendre si bien.
- You’re welcome ! Mais tu sais, cela ne me réclame pas d’effort de te comprendre. Je t’aime. Cela va de soi. »

Traverser la Camargue avec Charles n’eut rien d’une promenade champêtre, malgré la beauté du paysage. Cela s’apparenta plutôt à une compétition de rallye automobile. Pour les vacances, Charles avait tenu à ce que leur voyage se fît avec sa propre voiture. En conséquence de quoi, il avait fait traverser le Channel à son superbe, absurde et frivole cabriolet Lotus Elan, d’un jaune pimpant et qu’il appelait avec toute l’emphase nécessaire « son petit bijou ». Cette voiture avait tous les défauts : elle était bien trop petite pour contenir le corps trop grand d’Erik, elle n’avait ni GPS ni climatisation, elle était dotée d’un moteur bien trop puissant pour la santé du cœur d’Erik. Charles la conduisait comme il aurait monté un étalon non débourré, à cru, la bride au vent, autrement dit dangereusement. Échaudé par leur trajet le long de l’autoroute A7 où, en dépit de la densité du trafic, Charles avait dépassé plusieurs fois les limites de vitesse autorisées, Erik posa une main sur celle de Charles qui tenait le volant et supplia :

« Pourrait-on arriver sains et saufs à la plage ? Profiter de la vue, des flamands roses et des taureaux…
- Tu as encore peur ?
- Un peu. Tu conduis comme James Bond, c’est éreintant. »

Charles débraya et ralentit. Assez sûr de lui, il répondit :

« Tu m’insultes. James Bond est l’exemple-type du virilisme le plus détestable. Il viole et assassine à longueur de films. Il déshonore la Couronne. Et en plus, il conduit une Austin. Sincèrement, tu trouves réellement que je lui ressemble ?
- Tu ne trouves pas Daniel Craig sexy ?
- Pouah ! Plutôt me faire moine jusqu’à la fin des temps ! »

Ils s’arrêtèrent au bord d’un marais salant. Charles voulut prendre une photo d’une volée de flamands roses, pour l’envoyer à sa sœur. « Ils sont roses, vraiment roses, dit-il. Ce sont des oiseaux gays… »

Ils roulèrent aussi loin qu’ils purent. Ils dépassèrent Salin de Giraud et la route s’arrêta aux dunes de la plage de Piémanson. Sur le parking, il y avait encore quelques camping-cars mais pas suffisamment pour que cela fût gênant. Ils ôtèrent leurs chaussures et marchèrent, bientôt il n’y eut plus qu’eux.

La mer était furieuse, toute en rouleaux remplis d’écume et de sable. Elle les fascina. Ils déplièrent une couverture sur laquelle ils improvisèrent un pique-nique fait de tomates, d’olives, de pain et de fromage. Charles qui avait toujours un tourne-bouchon dans la boîte à gants ouvrit la bouteille de vin blanc. Ils burent à même le goulot. La plage était sale, jonchée de déchets et de plastiques que la foule estivale avait laissés. Ils regardèrent le soleil doucement verser sur son côté occidental.

« On est au bout du monde », dit Charles.

Sur leur droite, la ligne d’horizon s’embrasa et devant eux, le disque liquide s’assombrit.

« Chiche ? », lança Charles avec un sourire mauvais.

Il se leva.

« Chiche quoi ? », demanda Erik qui comprit en le voyant se dévêtir.

« Non ! Charles ! on n’y voit rien ! T’es malade ou quoi ? »

Mais déjà Charles s’avançait vers les vagues. Erik jura en se déshabillant. Il le suivit. L’eau était froide, qui cinglait leurs jambes.

Après une grande inspiration face à l’immensité, Charles plongea.

Ils nagèrent, pas très loin, la plage à portée de vue.

Les crêtes, blanches dentelles frisées, mauvaises et incertaines, fouettaient leurs visages et mirent dans la bouche d’Erik le goût du sel.

« Erik Lehnsherr ! s’écria Charles. Je vous aime ! Je veux tout faire avec vous ! Tout ! »

Erik l’empoigna en marmonnant :

« Tu es fou… Ce qu’on va déjà faire, c’est retourner sur la terre ferme et après on se fera des serments éternels si tu veux. »

Il eut peur que dans les vagues hautes et menaçantes, Charles disparût ou se noyât.

« Tu n’es pas drôle, protesta Charles qui recracha de l’eau salée. Embrasse-moi maintenant ou je m’en vais très loin…
- Bougre de crétin ! Accroche-toi à moi ! Est-ce que tu sais convenablement nager au moins ? Tu n’en as pas l’air.
- J’appartiens à un peuple qui a eu la plus grande marine alors oui, je sais nager. »

Autour des hanches d’Erik, Charles enroula ses jambes. Dans l’eau, il n’était pas plus lourd qu’une plume. Contre le ventre d’Erik, il frotta sa queue.

« Et si on baisait dans l’eau ? Ça n’est pas un de tes fantasmes, ça ? Moi si…
- D’accord mais là où on a pied. Quand tu jouis, tu n’es plus capable de rien, alors nager encore moins.
- Je ferai la planche.
- Obéis-moi une fois, rien qu’une fois, bordel ! Retourne vers la plage, je te baise autant que tu veux, sur le sable, dans l’eau, dans la voiture, où tu veux mais pas là où tu peux mourir…
- Pas dans la voiture ! Tu vas salir mes beaux sièges en cuir…
- Charles ! Putain ! Nage ! »

Pour des âmes grossières, incapables de leur délicatesse, la pénétration eût pu rester une question en suspens, qu’il eût absolument fallu résoudre. Au bout de quatre mois, ils ne l’avaient toujours pas fait, n’en voyant pas la nécessité. A sa manière, sans se presser, attendant quelque révélation, Charles mit un terme à cette fausse attente.

Lors d’une après-midi qui précéda leur escapade côtière, après avoir vainement essayé de lire (depuis plusieurs semaines, il avait découvert Jack London et de l’auteur lisait un recueil de nouvelles), Erik somnolait, installé dans une chaise longue à l’ombre d’un chêne. Lentement, il sortit de sa torpeur. Le livre, abandonné sur son ventre, glissa au sol. Étirant ses bras et les muscles de son dos, savourant encore la quiétude de son assoupissement, il ouvrit les yeux. Charles, assis en tailleur dans les graviers, le regardait dormir. Il sourit et referma les yeux. Il entendit Charles ramasser le livre, le débarrasser des gravillons qui s’étaient coincés entre les pages, rabattre soigneusement la couverture.

« Tu me regardes depuis longtemps ? demanda-t-il.
- Depuis des mois…
- Mmh… Mais là maintenant ?
- Non. J’attendais que tu te réveilles. »

Erik sentit sa sueur couler le long de son dos, collant son tee-shirt et la toile du transat. Le soleil avait tourné, il perçait à travers les branches du chêne et piquait ses orteils. Gardant les yeux fermés, il gratta sa barbe que, pendant les vacances, il ne rasait pas.

« J’aime bien te regarder dormir, poursuivit Charles. Même quand tu dors, tu es en éveil. On dirait que tu surveilles le monde.
- Il faut bien que quelqu’un le fasse… Et toi, tu as pu te reposer ? »

La nuit précédente, à cause des moustiques, Charles n’avait pas bien dormi.

« Oui. J’ai rêvé. »

Erik ouvrit les yeux. Il glissa dans la chaise longue, son regard s’alignant à celui de Charles.

« Tu veux me raconter ?
- J’ai rêvé en français. C’est la première fois.
- Ah oui ? Et comment tu le sais ?
- Je ne sais pas… Le rêve se raconte en français, c’est tout. Et j’ai fait des jeux de mots.
- Lesquels ? »

Charles eut un sourire déluré, un brin salace.

« Non ?! ponctua Erik.
- Si.
- Raconte. »

Sous sa nuque, Erik croisa ses bras. Charles se dandina pour décoller ses fesses du gravier puis s’assit de nouveau.

« J’ai rêvé d’un truc qui m’est arrivé quand j’étais petit. Je ne devais pas avoir plus de six ans. Je m’en souviens très bien parce que c’est une des seules fois où j’ai eu le droit d’accompagner ma mère à une de ses mondanités. C’était en journée bien entendu, le soir je ne suis jamais sorti avec elle. On allait à une garden-party, organisée par je ne sais plus qui et où je m’étais terriblement ennuyé. Mais mon rêve, il ne raconte pas ça, il raconte ce qu’il s’est passé avant. Elle avait eu la lubie de vouloir me faire mettre un nœud papillon… J’étais dans ma chambre et je m’habillais. Dans mon rêve, j’avais déjà mis mon costume, un très joli costume, bleu marine, mais qui me serrait un peu. Je crois qu’elle m’a toujours vu plus mince que je ne l’étais réellement. Donc, j’avais déjà mis mon costume… Il ne me restait plus qu’à mettre le nœud papillon qu’elle avait posé sur mon lit. Dans mon rêve, je suis là, devant le miroir de ma chambre, avec ce truc entre les mains et je me dis : comment je vais faire ? Je ne sais pas faire ce genre de choses… Et je pense à mon père qui fait ça en un tour de mains, sans même y penser et qui le met toujours de manière impeccable et ma mère lui dit : Oh ! Tu es si beau et si élégant ! Et ça se voit et ça s’entend qu’elle est folle de lui et fière aussi et que toutes les autres femmes vont être jalouses d’elle ! Et moi, dans le rêve, je prends le nœud papillon, qui n’est même pas encore un nœud papillon, qui n’a pas de forme, comme un court ruban qui est tout mou et je le passe autour de mon cou. Je vois mes doigts d’enfant dans le miroir, je suis très près du miroir et je louche un peu. J’essaie de le nouer ce ruban mais j’ai six ans, je sais à peine faire mes lacets, et je n’y arrive pas. C’est une vraie catastrophe et j’ai honte parce que mon nœud papillon, il est vilain et ma mère ne m’aimera jamais autant que mon père puisque je ne sais pas faire un nœud correctement et je suis sur le point de pleurer et …

- Mon trésor… », consola Erik.

« Non, ce n’est pas grave, reprit Charles. Attends parce que ce n’est pas fini. Dans la réalité, Marie-Paule était venue et elle m’avait aidé et ma mère avait été très contente de moi. Mais, dans mon rêve, quand je suis là, complètement en panique à cause de ce foutu nœud papillon, tout d’un coup, je suis le moi de maintenant et ma chambre, c’est ta chambre. Et c’est toi qui viens… Tu es derrière moi et tu mets tes mains sur les miennes et tu me dis : laisse, je vais le faire. Alors que je suis bien certain que tu ne sais pas faire un nœud papillon… »

Du regard, Erik acquiesça.

« Mais dans le rêve, il est parfait, parfaitement noué, il tient droit, il est symétrique et tu me dis : Voilà ! C’est pour moi que tu es si beau ? Et le rêve se termine comme ça… Tu les vois les jeux de mots ?
- Oui, je les vois.
- C’est un rêve assez explicite, non ?
- Sacrément. »

Charles était empli d’une assurance confiante, comme révélée. Il se leva en époussetant ses fesses. Pour dormir, il s’était mis en caleçon et tee-shirt. Il ne s’était pas rhabillé.

Du menton, Erik pointa la légère érection qui déformait le caleçon.

« Tu fais un rêve tout beau et tout mignon et tu bandes ?
- C’est à cause du jeu de mots…
- Et ?
- Et de toi dans mon rêve qui tripotes mon nœud papillon.
- Mais ton rêve, il ne raconte pas que ça ?
- Non. Justement. Viens… »

Charles tendit une main. Erik la saisit. D’une brusque traction sur le poignet, il le fit tomber sur ses genoux. Charles se laissa faire. Il se tortilla pour se lover dans le giron d’Erik. La toile du transat craqua. Perpendiculairement assis, Charles passa ses jambes par-dessus l’accoudoir. Erik caressa ses cuisses. Il était doux et tiède, émanait de lui la calme conciliation que l’on accorde aux rêves, lorsqu’on accepte d’être guidé par eux, mû par l’envie de les voir se prolonger.

« Tu aimes bien faire ça…, nota-t-il.
- Te tenir contre moi ? Caresser tes cuisses ? Oui, j’aime assez ça. Oui. »

Ensemble ils regardèrent la main d’Erik flatter la chair ronde et poilue. Charles écarta les cuisses et la main grenouilla sur l’intérieur. Elle se faufila sous la bordure du caleçon. Centimètre après centimètre, musarde, elle grappilla du terrain. Charles mit son visage au cou d’Erik. Il geignit.

« Alors, ce rêve ? demanda Erik.
- Et bien… (soupir las et soumis), viens avec moi dans la chambre, je te montrerai… »

La main, petit animal paresseux, creusait son terrier.

« Pourquoi rentrer ? On est bien ici. Et personne ne peut nous voir.
- Non. Je voudrais… je voudrais… »

De l’index, Erik frôla le gland qui, sous le coton, se tapissait. Charles lui lécha l’oreille.

« Tu voudrais quoi ?
- Tu sais bien.
- Dis-le-moi. »

L’index et le majeur filèrent la charmante dentelle du prépuce. Dans le cou d’Erik, Charles exhala un long soupir.

« Te prendre… »

Là où d’autres auraient signalé un désir brutal, Charles naturellement transformait le sien : il en faisait le fruit d’un songe, où s’accrochaient des rubans et les souvenirs d’un petit garçon.

« Et c’est à ce seul rêve que nous devons un tel excès d’audace ?
- Oui. Ne demande pas pourquoi, je ne sais pas. Mais quand je me suis réveillé, j’ai eu cette idée et …
- Toute affaire cessante, tu voudrais que je tende le cul pour toi.
- Tu veux bien ? »

Erik retira sa main. Enlaçant Charles qui siffla de désappointement, il le bascula sur le côté. Charles eut une petite frayeur et se retint aux épaules d’Erik.

« Oui. Je vais d’abord passer à la salle de bain.
- Mais on n’a rien de prévu pour…
- Me laver le cul ? Non. Je vais me débrouiller avec les moyens du bord.
- Je viens avec toi.
- Comment ça : tu viens avec moi ?
- Oui, je ne veux pas te quitter. »

Les amants conventionnels ont pour leurs ablutions intimes des pudeurs. Les corps mal assurés croient qu’à se montrer crûment, ils cesseront d’être désirables. C’est avoir soit bien peu de désir soit bien peu de confiance. Eux n’en étaient plus là. Erik désirait du corps de Charles chaque recoin, chaque creux et bosse, chaque inconfort. « Désirer selon des modalités convenues et ce que les autres, même les homosexuels, spontanément désirent, c’est avoir un imaginaire pauvre. Nous ne sommes pas les autres », avait un jour dit Charles. Ainsi magnifiait-il leur excitation mutuelle, étincelle née du frottement de leurs fantaisies. Ayant glorifié le corps de Charles, montrant par là-même son insoumission aux standards, Erik avait ouvert un espace où, libérée de toutes les entraves, s’épanouissait la fantasmagorie de Charles. Irrévérencieux, de l’insoumission d’Erik, il avait repris le flambeau. Dans ses hardiesses, Erik le suivait.

Charles, fesses nues, grimpé sur le meuble dans lequel s’encastrait le lavabo, se fit laver le sexe par les mains moussues d’Erik. Tout le temps que dura cette toilette, sa bouche, souffleuse et croquante, d’où s’exsudaient des sons incontrôlables (entre le ronronnement d’un chaton et le sanglot d’une sainte), ruina minutieusement celle d’Erik qui, lorsqu’il voulut le rincer, protesta :

« Laisse-moi, je ne vois pas ce que je fais.
- On s’en fout. Tu le fais très bien. »

Puis Charles glissa au sol et muselant toujours Erik de ses lèvres, le forçant donc à le suivre, il s’assit sur le rebord de la baignoire. A son tour, il savonna ses mains. Tenant Erik entre ses cuisses, il nettoya son sexe.

« Ça n’est pas la peine pour moi, souffla Erik qui inhala bruyamment.
- Si. Pour que tu voies combien c’est bon ce que tu viens de me faire. »

Effectivement, c’était délicieusement bon. Charles caressa sa queue et ses testicules. Sur sa peau, le savon au parfum de verveine crépitait suavement. Enfin, une main prit la tangente et, dans le pli inter fessier d’Erik, les quatre doigts, comme une spatule, passèrent. Bien à plat, ils se pressèrent, frottant la muqueuse en de petits mouvements ronds et souples. Erik gémit et posa ses mains sur les épaules de Charles.

« Tu sais …que ça ne sert … absolument à rien ce que tu fais ? Il faudrait au moins … utiliser la douche… », eut-il le courage de dire.

Charles lui branlait l’anus.

« On s’en fout aussi. Je fais ce que je veux. Dis-moi que ça ne te plaît pas… »

Erik ne répondit pas et comprit que cette toilette commune était un traquenard. Charles lui mordilla la peau du ventre. Dans les cheveux bruns, au cuir chevelu un peu humide de transpiration, Erik plongea sa bouche, son nez : être entièrement habité par Charles.

Ce fut ça ce que fit Charles : une caresse longue, patiente, d’un seul tenant, réalisée en une séquence unique, sans plan de coupe. Il y eut bien un léger problème de régie au sujet d’un tube de lubrifiant disparu d’une trousse de toilette mais cela ne se vit pas au montage. La main, actrice immense au talent incontesté et incontestable, resta où elle était, occupant la scène, et ils pivotèrent ensemble, incapables de se décoller, riant chacun dans la bouche de l’autre, « je ne te lâche pas », dit Charles, jusqu’à atteindre le meuble où se cachait le tube qui fit son entrée et aida tout le monde à se relaxer.

Force envolée, Erik se mit de biais face à Charles, qui retrouva sa place sur le rebord de la baignoire. D’une main tendue, il s’appuya au mur sur sa droite et posa son pied à côté de Charles. Ainsi ouvert par la torsion de sa taille, vulnérable, il voulut l’être plus pour accueillir davantage. Front sur une hanche, son souffle faisant comme une petite brise rasante sur le ventre d’Erik, Charles le travailla si bien, devant et derrière, avec une exquise précision, incisive et moelleuse, que cela, uniquement cela, aurait pu suffire. Et Charles sur sa peau déposait ses mots : « Mon amour, tu aimes comme ça ? Où es-tu ? Où te caches-tu ? Je vais te trouver… Ah ! Je t’ai trouvé… »

Au périnée d’Erik se diffusa une eau forte, sanguine, agitée d’éclats bassement électriques. Sa muqueuse, comme un fruit mûr, fondit sous l’active et brillante pression des doigts de Charles et, dans la chaude paume, sa queue s’engorgea. Charles le comprit.

« N’est-ce pas que je t’ai trouvé ? Oui, oui, je t’ai trouvé… Oh ! C’est ça… »

Mais le désir de Charles étant premier et Erik n’ayant d’autre volonté que de le voir se réaliser, il enroula ses doigts aux mèches brunes. Il s’y retint et bredouilla :

« Charles, Charles… mon dieu, bordel, ce que tu me fais… si tu continues, je vais… tu ne veux pas qu’on…
- Qu’on ?
- Qu’on aille dans la chambre…
- Je ne sais pas. Est-ce que tu considères qu’il est temps ?
- Oui, oui, oui… »

Les draps furent roulés au pied du lit. Charles qui ne se concevait ni pilonneur ni dominateur et qui ne tolérait pas non plus de n’avoir pas une once de sa peau qui ne fût en contact avec celle d’Erik, installa celui-ci sur le flanc, ouvrit le compas de ses cuisses et se logea dans son dos.

Erik totalement à sa merci, vit des ombres passer sur le mur blanchi à la chaux. C’était des branches d’arbres qu’agitait dehors une brise. Ce furent des voiles, toute une danse de voiles, orchestrée par Charles. Il maîtrisait tout. Tirant sur sa nuque, Erik tourna la tête, « embrasse-moi, embrasse-moi, embrasse-moi… »

Charles l’embrassa. Lentement, en accord avec sa langue qui entra dans la bouche d’Erik, il le pénétra. Erik devint une caverne ouverte aux quatre vents des envies de Charles, de sa puissance, de sa tendresse. Il lui envia sa douceur. Il n’aurait pu dire si, les positions ayant été inversées, il eût été capable d’une telle retenue. C’était très bien ainsi. La concentration de Charles était extrême, comme s’il accomplissait une œuvre, et le sentiment d’Erik, amoureusement choyé et chéri, grimpa dans des sommets indicibles. Il l’aimait trop. Charles ne cria pas, tout entier dans la bascule de son bassin mais il parla, à moitié en anglais à moitié en français, mettant sur les épaules d’Erik, sur sa nuque, dans ses cheveux, des baisers : « Oh mon dieu ! Tu es si… Tellement, tellement… Pourquoi est-ce que tu me fais ça ? Pourquoi ?... Oh, god ! I feel… I feel… like I'm vanishing ! »

Erik ne lui demanda pas de traduire. Lui-même sur le point de rompre car en lui la queue de Charles lui prenait tout, il décrocha une main qui tenait sa hanche et la posa sur son érection.

« Déjà ? s’étonna Charles.
- Ne commente pas… Fais. »

Ce fut fait avec, dernièrement, des élans brusques et une poigne de fer, tout le bas ventre d’Erik enchâssé dans un mur solide qui explosa. De cette charge, Charles ne put s’empêcher de faire le commentaire : « Oh ! Mon grand chéri ! Tu es si beau ! C’est moi qui te fais ça ? Et moi, et moi, ce que tu me fais… ». Se voyant grandiose, fier de servir autant, il jouit, enfoncé jusqu’à la garde, en poussant un râle dont l’écume s’échoua sur les omoplates d’Erik.

Il y eut un retirement, des déploiements de draps, d’ultimes caresses, des câlins.

« Qu’est-ce que tu as voulu dire quand tu as parlé en anglais ? », demanda Erik en baisant une main qu’il posa sur son cœur.

Charles, couché sur le côté comme un enfant, ouvrit les yeux.

« Je ne me rappelle plus… Ah si ! Et bien… J’ai eu l’impression… comment dire ? J’ai eu l’impression que tu me possédais et que j’allais disparaître, me dissoudre en toi et que c’était fini, fini… »

Même lors d’une sodomie, Charles avait le sens de la démesure, du mélodrame, du tragique.

« Rien que ça ? Mazette !
- Ne suis-je pas formidable ? »

Il l’était, faisant de ses faiblesses avouées des forces.

Erik se tourna dans le lit pour mieux le voir.

« Mais tu sais, reprit Charles. Tout ça, toute cette… intensité, je crois que c’est à mon rêve qu’on le doit. Une prochaine fois, ça ne sera peut-être pas si bien.
- Oui, je sais. De toute façon, tout le reste, tout ce qu’on a déjà fait et qu’on continuera à faire, ça me va. Rien ne me manquait.
- C’est vrai ? Dis-moi… (il se mit sur un coude pour le surplomber, regard tendu mais joueur), est-ce qu’avec moi tu es pleinement satisfait ?
- C’est une question rhétorique ? Te connaissant, c’est une question rhétorique…
- Non !
- Ah ouais ? Viens là que je te rassure alors… »

Sur la plage, quand la nuit fut profonde, la lune obligeante n’allumant qu’un seul quartier, ils s'aimèrent. Du goût de Charles, le sel était bien, qui donnait à la peau d’Erik une saveur enivrante, mais le sable était de trop. « Ça gratte, ça pique, ça se met partout, ce truc de baiser sur la plage, c’est bien dans les films mais pour de vrai, c’est assez moyen… »

Il avait trop bu, il ne pouvait pas conduire. Erik l’enroula dans la couverture pour qu’il ne prît pas froid et s’allongea à côté de lui. Charles eut peur de la survenue d’un promeneur nocturne, mal intentionné. « On pourrait nous tuer… on retrouverait nos corps mutilés… »

« Dors… Moi et les étoiles, on veille sur toi… »

A l’aube, lorsqu’Erik s’éveilla, Charles était debout. Face à la mer, il regardait le lever du soleil. Il y avait à la surface de l’eau, une brume qui éclipsait l’horizon. Tout était cotonneux et frais, d’une clarté évanescente, irréelle.

« Charles… », appela Erik.

Charles se retourna. Il tremblait.

« Tu as froid ? demanda Erik.
- Dis-moi que c’est pour la vie, répondit gravement Charles.
- Quoi ? Qu’est-ce qui est pour la vie ?
- Tu sais bien. Réponds-moi : est-ce que c’est pour la vie ? »

Erik se redressa. Charles tremblait toujours. Il était blême.

« Oui, c’est pour la vie… Approche que je te réchauffe, tu vas tomber malade… »

Charles se glissa sous la couverture, dans les bras d’Erik.

« Quelle pensée saugrenue a encore traversé ton esprit ? », interrogea celui-ci en lui frottant le dos.

Charles claqua des dents.

« Quand je me suis réveillé, le soleil se levait. C’était magnifique… Je me suis senti écrasé par la beauté du monde… Sans lui, me suis-je dit, je vais mourir écrasé par la beauté du monde… Si tu n’étais plus là, je ne pourrais pas le supporter. Sans toi, ce serait trop douloureux, il y a trop de choses… »

Erik écarta des mèches que l’eau de mer avaient poissées. Sur le front soucieux, il mit un baiser.

« Je ne te quitterai pas. Jamais… »

Puis, ne trouvant que cette consolation qui pourtant en était une, car ce pas avec un aucun autre il ne l’avait franchi, il ajouta :

« Tu as quelques jours encore ?
- Oui. Pourquoi ?
- On va aller à Besançon…
- Oh ?
- Je vais te présenter ma mère.
- Oh ben ça ! De la part d’un petit juif qui est toujours en colère, c’est une sacrée preuve d’amour ! »

Dans ces conditions, qu’aurait-il pu leur arriver ?