Actions

Work Header

Nighthawks

Chapter Text

« Maman, qu’est-ce que tu fais ? », s’écria Erik en arrivant dans la cuisine.

On était en juin. Par la fenêtre ouverte entraient le soleil et le vacarme de la rue.

Tablier noué autour de la taille et les deux mains dans l’évier, la mère d’Erik répondit :

« Bonjour mon fils. Tu as bien dormi ?
- Oui, oui merci… Mais maman, tu ne dois pas faire la vaisselle, tu es notre invitée… »

Erik embrassa le front que sa mère lui tendit et il ferma la fenêtre.

« Pourquoi tu fermes ? Il fait tellement beau ! Il faut laisser entrer le soleil et aérer ! Ça sent la ménagerie chez vous…
- On n’est pas à Besançon, maman… L’air est plus pollué dehors que dedans et ça donne de l’asthme à Charles. Où est-il d’ailleurs ? Charles, Charles ! Viens dire à ma mère qu’elle ne doit pas faire la vaisselle !
- Il est sorti… Tu sais que ça n’est pas vrai ce que tu dis ? J’ai entendu l’autre jour un reportage à France Inter sur la pollution domestique, ils expliquaient pourquoi…
- Où est-il passé encore ?
- Il a dit qu’il allait à la Poste chercher un colis.
- Ah ? Tu disais ? »

Erik prit le torchon que sa mère lui indiqua du regard et essuya la vaisselle qui séchait dans l’égouttoir. Elle lui expliqua pourquoi il fallait toujours bien penser à aérer les intérieurs des habitations « au moins une heure chaque jour même s’il fait très froid ». Erik fit remarquer qu’à cause de cette manie qu’elle avait acquise, il avait eu l’impression, petit, de se lever tous les matins dans une glacière.

« En tout cas, tu n’as jamais été malade. Pas une bronchite, rien…
- Oui si l’on met de côté mes otites à répétition.
- Cela n’a rien à voir ! Tu as toujours été fragile des oreilles ! »

Quand la vaisselle fut lavée, essuyée, rangée dans les placards, quand le bac de l’évier fut nettoyé à l’eau de Javel, ainsi que le plan de travail et la gazinière, quand Erik eut pris le balai des mains de sa mère, « non, non, tu ne vas pas balayer en plus… », et qu’il l’eut remisé, il put enfin se servir un café.

Se trouvant inoccupée, sa mère s’assit avec lui.

A soixante-dix ans, c’était une femme énergique, qui vivait mal l’inaction. Elle avait travaillé toute sa vie comme vendeuse aux Galeries Lafayette au rayon papeterie. Erik se rappelait très bien avoir toujours eu de très beaux cahiers à l’école primaire, et des boîtes de crayons de couleur que lui enviaient ses camarades. Chaque soir, après les cours, et ce même au lycée, il avait eu l’obligation de passer la voir au magasin, sous le prétexte de récupérer les clés de la maison, en réalité pour la rassurer. Cela n’avait pas dérangé Erik qui, une fois qu’il l’avait embrassée, pouvait rentrer chez lui à son rythme, flâner dans les rues, ne rien faire, aller à la bibliothèque, traîner dans les bars, et en classe de première, voir Philippe en cachette. Tout était permis pourvu qu’a dix-neuf heures il fût là, le couvert mis pour le souper, lorsque ses parents rentraient. Son père aussi était dans le commerce : il tenait dans le quartier de Battant une petite cordonnerie.

Après le décès de son époux, parti d’un cancer du côlon, la mère d’Erik ne s’était pas laissée abattre. Elle s’était investie dans diverses associations : elle visitait les prisonniers, aidait les réfugiés dans leurs démarches auprès de la préfecture, donnait des cours de français. Erik l’admirait mais parfois cette abnégation lui semblait être un douloureux oubli de soi. Madame Lehnsherr ne concevait sa vie qu’au service des autres. Aussi Erik s’inquiétait-il de ce moment où, n’ayant plus la force de courir toute la journée, elle dépérirait.
Pour l’instant, elle était en pleine forme, très joliment mise dans une robe printanière. Mince et déliée comme son fils, elle avait conservé la beauté de sa jeunesse. Son élégance était naturelle et tout, d’après elle, résidait dans la posture. « Si tu tiens toujours bien droit, disait-elle à Erik, alors les autres auront moins envie de te marcher dessus. La fierté, c’est d’abord une question de colonne vertébrale ! ». Bien que la formule parût à Erik un raccourci facile, la fierté étant pour lui surtout une affaire de combat, il reconnaissait qu’elle n’était pas dénuée de vérité : jamais il n’avait vu quiconque être irrespectueux à l’égard de sa mère.

« Alors c’est décidé, vous n’habitez pas ensemble ? nota-t-elle en rassemblant machinalement les miettes de pain qu’Erik fit en découpant ses tartines.
- Non. Charles ne veut pas. Il dit qu’il a besoin d’être seul parfois. Pour penser et rêver. Je ne vois pas en quoi je l’empêcherais de penser mais quand monsieur a pris une décision, ce n’est pas la peine d’insister. Et puis je crois que c’est aussi pour ne pas se séparer de ses livres. On n’aurait pas eu la place de tous les stocker ici.
- C’est très bien ce que dit Charles : chacun son espace… Il a trouvé ?
- Oui, enfin ! Mais il est si difficile ! On a visité au moins cinquante appartements et à chaque fois, il y avait quelque chose qui ne lui convenait pas. Soit c’était trop bruyant, ou trop sombre, ou trop ancien ou trop moderne, ou mal agencé… Mon dieu ! J’ai cru qu’on n’en finirait jamais !
- Et c’est où ?
- Dans le vingtième, vers le Père Lachaise…
- C’est triste un peu, non ?
- Charles adore les cimetières… »

On entendit les clés dans la serrure. La porte claqua. C’était Charles.

Belize et Paloma n’étaient pas là. Le premier avait poliment cédé sa chambre à la mère d’Erik le temps de son séjour. Il dormait chez Alexandre, son petit garde républicain, qui possédait place des Vosges un très bel appartement hérité de sa grand-mère. Fils de colonel, Alexandre fut rejeté par sa famille dès sa relation avec Belize apprise. Les deux jeunes hommes furent harcelés par la mère d’Alexandre (collier de perles, Saint-Nicolas du Chardonnet, manif pour tous) qui, tous les soirs, venait prier sur leur paillasson pour la rédemption de l’âme doublement damnée de son fils. Il avait fallu l’aide d’Erik et de sa batte pour la déloger. Quant à Paloma, elle ne vivait pas avec Sandro, son ténor italien, elle eût préféré se pendre plutôt que de vivre avec un homme. Mais elle suivait chaque matin, au centre Georges Pompidou, un cours d’histoire de l’art.

Erik sourit en entendant Charles chantonner dans le couloir :

« Mais
Mais que sais-tu de moi toi qui parles si bien
Toi qui dis me connaître et pourtant ne sais rien
Rien, rien, rien, rien
Que sais-tu de mes rêves et de quoi ils sont faits
Si tu les connaissais tu serais stupéfait
Tu ne sauras jamais ! »

Depuis quelques jours, il revisitait tout le répertoire de Demy et Legrand. Erik habitait donc à Rochefort où les volets sont repeints en bleu et rose, où l’on croise des forains en jeans et bottes blanches, où l’on découvre le grand amour au détour d’une rue.

« Charles, où étais-tu ? appela Erik.
- A la Poste. Je les ai enfin reçus. Mais attends, j’ai une surprise… »

Charles entra en portant un carton.

Erik faillit tomber de sa chaise.

« Mais qu’est-ce que tu as fait ? Qu’est-ce que tu as fait…, se désola-t-il.
- Tu n’aimes pas ? demanda Charles en posant son colis sur la table.
- Vous êtres très bien, Charles. Cela vous va parfaitement, intervint la mère d’Erik.
- Merci Eddie. Vous au moins, vous ne vous cramponnez pas au passé.
- Je ne suis pas… C’est juste que… », bafouilla Erik.

Les cheveux de Charles étaient un thème. Longs, ils ne chutaient pas, évitant ainsi l’aplatissement qu’eût provoqué la raideur. Non plus ne bouclaient-ils, rétifs à suivre des figures imposées. Selon l’endroit, différents principes les animaient. Au front, ils s’ailaient, dessinant deux petites voûtes asymétriques, qui intensifiaient la grandeur de celui-ci ; sur le crâne, ils se massifiaient sans s’appesantir, allégés par l’argent qui en soulignait la courbure ; dans la nuque, ils s’oubliaient, non pas comme une chose que l’on eût délaissée mais comme un évènement qui s’éternisait. Indociles et farouches, ils étaient la matière qu’agitait le mouvement. Baroques et excessifs, ils étaient le motif que contrariait la substance. Les cheveux de Charles n’étaient pas l’équilibre, ils étaient le hasard, la perturbation, l’accident. Lui-même, entre deux conduites, oscillait : soit il s’en accommodait, soumis à leur volonté de tomber vers l’avant, soit il les matait en les ramenant vers l’arrière, d’une main ou des deux, les doigts plongés dans la texture. Dans l’accord de Charles et de sa chevelure, se programmaient le déclin des empires et l’avènement des désirs. Pas de règles, que du progrès. Entre Erik et les cheveux de Charles s’étaient nouées de longues amitiés, faites d’affrontement et de connivence. Toujours, les mèches aux baisers faisaient-elles obstacle, obligeant Erik à confirmer ses envies par ce geste pratique de les écarter. De ce tour, il avait fait un jeu. Au lit, gratuitement, le répétait-il. Quand Charles s’avançait dans le péril de sa jouissance, quand il écarquillait les yeux, offrant à Erik le spectacle de sa pupille dilatée au marais transparent de son regard, quand il arrondissait sa bouche, quand son nez frémissait sous le coup de sa respiration qu’il ne maîtrisait plus, et si, davantage, Charles le chevauchait, alors Erik, mû par une tendresse sadique, tendait une main, déshabillait le visage, le mettait nu, pour que tout se révélât et fût vu. Plus complétement, voir Charles rayonner de son sublime renoncement.

(Son talent de persuasion étant inégalable, Charles obtint qu’Erik le pénétrât. Mais Erik, tremblant et se voyant commettre un sacrilège, eut toutes les peines à bander convenablement. Charles se fâcha : il mobilisa tout son vice et le prit quasiment de force, s’il est possible de prendre quelqu’un de force dans ce sens et encore plus, s’il était possible que Charles usât de la force. Par la suite, la question fut entendue : ils furent versatiles.)

De ces coutumes, il fallut faire le deuil car ce matin-là, les cheveux de Charles n’étaient plus. Mais, contrairement aux couards qui auraient opté pour une coupe intermédiaire, lui avait fait le choix de la radicalité : il les avait rasés.

« Tu n’aimes pas… », répéta-t-il, inquiet, en fixant Erik. Sur le court et rêche feutre qui recouvrait désormais son crâne, il passa une main.

Lui voyant ce geste, Erik se leva. Plus grand, il put ainsi constater l’étendue de cette nouvelle réalité.

« Tu as coupé tes cheveux… », se persuada-t-il.

« Ça repoussera…
- Je peux ? demanda Erik en tendant une main.
- Oui. »

Sur le crâne tondu, lentement, Erik passa sa main. Les petits cheveux, drus et revêches, agacèrent sa paume. Le contact n’était pas doux, il était entêtant, déclenchant en un seul passage une toquade. Aussi, le geste d’écarter les mèches serait remplacé par celui de caresser la tête.

« Quel sabot ? », interrogea Erik pour retarder son verdict.

« Trois… », répondit Charles.

Puis Erik prit Charles aux épaules et l’éloigna dans le but de mieux le voir. La tonte était si courte qu’elle exposait la peau et rendait visibles les veines. Sur le haut de la tempe droite s’entortillait la plus marquée, qu’Erik déjà connaissait pour l’avoir découverte en peignant Charles. Cette veine était un don précieux dont la vue était proscrite, prudemment dissimulée jusqu’alors par les cheveux. Plus audacieux que ses sages comparses qui s’enfouissent et ne laissent voir que leur sillon bleuté, l’opiniâtre petit serpent bombait nerveusement la surface, sa tubulure si témérairement accessible qu’elle en devenait douloureuse. Bravement il ramassait ses méandres pour tenir tout entier au versant qu’il irriguait. Dans ces liquides virages où battait le pouls de Charles, circulaient son courage, ses tenaces idées, son inacceptable précarité. Quand Erik regardait cette veine, et il le faisait avec un soin mesuré, il voyait la vie de Charles et sa flamme, il voyait aussi sa déchirante périssabilité. Une nuit, après avoir dégagé de la tempe les mèches que la sueur du plaisir y avait collées, Erik avait parcouru d’un doigt ces tortueux lacets. Il avait prié :

« Je voudrais que jamais tu ne meures.
- Je ferai ce que je peux », avait accordé Charles.

Scrupuleusement, croyant que le nombre serait contre l’inéluctable un antidote, Erik avait cherché sur tout le corps les jumeaux de ce naturel stigmate. Il en avait compté douze, dessinés aux chevilles, aux creux poplités, à l’aine, au ventre, au cou. Le réconfort n’était pas venu de l’obsessionnel comptage, il était venu du rire de Charles et de son enfantine sensibilité aux chatouilles.

Désormais, à cause des cheveux partis, Erik aurait constamment sous les yeux la scandaleuse finitude de Charles. N’eût été que la veine, l’expérience eût encore été tolérable, mais le visage, en suivant la même logique, était dénudé. Sur d’autres corps, le dépouillement amène un surplus de virilité, on en voit des musclés que la tonte davantage durcit. Sur Charles, il en allait autrement. Certes, de ne plus être adoucis par les cheveux, ses traits masculins s’accentuaient : le front que ponctuait l’arc exagéré des sourcils était plus volontaire ; le nez, assez fort, se détachait fermement ; la rondeur des maxillaires s’asséchait. Mais, de n’être plus estompée par des mèches opportunes, leur expressivité s’exaspérait : au front la ligne de réflexion s’aiguisait ; le haussement des sourcils s’intensifiait (un instant ici pour dire combien l’augmentation de la paupière de Charles, dans la levée du sourcil, était en soi l’objet d’une folle dévotion. Dans cet espace minuscule en comparaison de la grandeur du monde, se logeaient d’incalculables secrets. Si certains dédient leur existence à comprendre le pourquoi de l’univers, Erik consacra le reste de la sienne à déchiffrer le mystère coincé dans le corrugateur de Charles) ; la moue que tordait le sourire se répandait, du creusement du sillon nasogénien (certaines vallées n’ont pas tant de grâce) à la plissure des lèvres et au découvrement des dents. Avec la tonte de ses cheveux, Charles avait fait le choix conscient de l’exhibition. Tel une épure intransigeante dans ses propositions, il serait lisible par tous, exposé, nu, effroyablement et continuellement nu. Face à ce défi et à ces menaces, il faudrait l’enrôlement de toute la tendresse d’Erik pour abstraire, préserver et chérir. La main qu’il passerait sur la tête découverte ne serait qu’une arme imparfaite, un pauvre bouclier, une indigente parade.

Il eut, en tenant Charles à bout de bras, un violent sursaut d’amour.

« A la longue, tu es pénible…, se plaignit Charles.
- C’est vrai », approuva madame Lehnsherr.

A deux mains, Erik prit la tête de Charles et, l’inclinant, mit sur le crâne consacré, un baiser.

« Tu es très beau, comme d’habitude », lâcha-t-il enfin.

« Douloureusement beau », voulut-il ajouter mais la présence de sa mère l’en empêcha.

« Ah ! Mais beau comment ? Plus beau ? Moins beau ? Comment ? interrogea Charles.
- Beau au point que si je ne te connaissais pas et si tu débarquais comme ça, je te draguerais sans hésiter jusqu’à ce que…
- Erik ! rabroua sa mère.
- Oui, pardon, maman… »

Il y eut un petit flottement pendant lequel Charles ne se départit pas d’un sourire hautement satisfait. Madame Lehnsherr débarrassa le petit-déjeuner d’Erik en laissant sur la table le paquet qu’avait rapporté Charles. Erik l’aida.

« Je vais sortir me promener un peu, faire les boutiques, dit-elle en prenant son sac à main.
- Tu veux que je t’accompagne ? demanda Erik.
- Non, non, mon grand. Reste avec Charles, je saurai me débrouiller.
- Mais vous ne voulez pas voir ? questionna Charles en indiquant le carton encore fermé.
- Je vous laisse le faire ensemble. Vous me montrerez après. »

Elle sortit, sans oublier au préalable d’embrasser son fils.

« Ta mère, elle en vaut dix comme la mienne, considéra Charles.
- C’est vrai qu’elle n’est pas mal… »

Depuis leur première rencontre, Eddie et Charles s’entendaient très bien. A l’idée de les présenter l’un à l’autre, Erik n’avait pas eu de réelle appréhension, prévoyant plus ou moins assurément comment se combineraient le charme de Charles et l’amour maternel.

De l’homosexualité de son fils, Eddie n’avait pas fait grand cas. Lorsqu’Erik avait fait cette annonce à ses parents, croyant que sa relation avec Philippe se prolongerait et se refusant à se cacher davantage, sa mère avait dit : « Je le savais… As-tu un petit-ami ? », sans autre remarque, comme une évidence. Son père, plus borné, avait regimbé, entre lamentations et imprécations. Pour le faire plier, son épouse, très droite, l’avait menacé : « Dieu ne nous a donné qu’un seul fils. Soit tu le prends comme il est, soit je pars avec lui… ». Soucieuse comme toutes les mères bonnes le sont, Eddie avait attendu longtemps que la vie donnât à son fils un compagnon aimant et fiable.

A leur arrivée à Besançon, en septembre, Charles avait tenu à s’arrêter chez un fleuriste. A la vendeuse, une femme dans la quarantaine, exagérément souriante, Charles avait demandé :

« Je voudrais un bouquet. Quelque chose d’à la fois respectueux et chaleureux (son petit accent anglais le rendant immédiatement intriguant et exotique).
- Oui… Pour quel type de personne ?
- Une dame d’un certain âge.
- Votre tante ? Votre grand-mère ?
- Non. Pour la mère de monsieur », avait-il expliqué en montrant Erik qui, désapprouvant l’initiative, et assez lâchement, était resté près de la porte.

Perplexe, la vendeuse avait regardé Erik.

« Ah ! Oui… Et c’est pour quelle occasion ?
- Aucune. Je la rencontre pour la première fois. Je veux lui apporter des fleurs.
- D’accord… », avait commenté la vendeuse.

L’intelligence de la situation, peu à peu, avait éclairé son visage. Était-ce seulement la satisfaction de comprendre ou la situation en elle-même, peu importait, elle avait souri davantage à Charles.

« Bien sûr, c’est important, la première rencontre… Il ne faudrait pas commettre d’impair… Voyons, que pourrais-je vous proposer ? » avait-elle réfléchi en déambulant dans sa boutique. Charles, les mains dans le dos, l’avait suivie, ravi qu’elle considérât avec tant de sérieux sa préoccupation du moment.

Erik avait pouffé.

S’arrêtant subitement devant des gerbes de roses aux tiges démesurées, elle avait suggéré :

« Des roses peut-être ? Toutes les dames aiment les roses…
- Erik ? avait sollicité Charles.
- Elle en a plein son jardin.
- Pas de roses alors, avait rebondi la vendeuse.
- Non, pas de roses », avait répété Charles.

La facétie avait duré plus de trente minutes pendant lesquelles Charles avait exigé que lui fût expliqué le langage des fleurs qu’il ne connaissait pas. La fleuriste, fière d’étaler son savoir, avait poussé très loin sa description des sentiments :

« Voyez, si le lys est rouge, il parle de passion, mais s’il est orange, il dit le désir, ce n’est pas tout à fait la même chose…
- Je ne vais donc pas choisir des lys…
- Ah non, non ! Certainement pas ! Je disais cela si une autre occasion se présentait à vous… Pour offrir des fleurs à une autre personne… »

Quand le choix enfin avait été fixé, elle avait glissé à Charles :

« Vous êtes très galant… Offrir des fleurs à la mère de son amoureux, peu d’hommes le font… »

Elle avait rougi, consciente de son audace. Charles l’avait rassurée en la remerciant chaleureusement. Il était reparti avec un bouquet rond, blanc et violet. Enveloppé dans un papier mauve, l’assemblage de marguerites, de pivoines et d’hortensias avait évoqué à Erik un bouquet nuptial mais il n’avait rien dit.

En remontant dans la voiture et après avoir déposé précautionneusement l’objet sur les genoux d’Erik, Charles avait soufflé :

« En voilà une personne intelligente ! Ça n’est pas si souvent !
- Elle va dire partout qu’elle a servi deux gays.
- Deux gays très beaux et très amoureux qui ont embelli sa journée !
- Très amoureux, hein…
- … Et très beaux, surtout très beaux…
- Tu m’agaces.
- C’est fait exprès. »

Dans les rues, à l’approche du quartier de Saint-Ferjeux où résidait madame Lehnsherr, ils s’étaient égarés, Charles trop nerveux échouant à suivre les indications d’Erik. La maison, semblable à ses voisines construites dans les années trente et destinées à une population modeste, était en pierres apparentes. Derrière la basse palissade peinte en blanc, s’ouvrait un jardinet propret empli de rosiers.

En reprenant plusieurs fois sa manœuvre, Charles avait garé son cabriolet. Il avait coupé le moteur. Sur sa main qui tenait encore le levier de vitesses, Erik avait mis la sienne.

« Ça va aller, ne t’inquiète pas tant…
- C’est là que tu as grandi ?
- Oui.
- Il est joli ce quartier… on dirait des cottages pour ouvriers.
- C’est tout à fait ça… »

Erik avait poussé le portillon. Charles, son bouquet à la main, s’était tenu en retrait à quelques mètres derrière lui, dans l’allée, au milieu des rosiers. Erik avait sonné. A peine avait-elle ouvert qu’Eddie s’était jetée au cou de son fils.

« Oh mon grand ! Tu es venu me voir ! il fallait prévenir, j’aurais fait le ménage, c’est un vrai bazar ici…
- Maman…, avait bafoué Erik qui, lui aussi, sans l’avouer, était nerveux. Je voudrais te présenter quelqu’un…
- Oui. Qui ? »

Apercevant Charles, sans plus d’explication, elle avait compris. Elle était allée à son devant.

« Ah ! C’est vous ! avait-elle dit énigmatiquement.
- C’est moi ? avait répondu Charles, confus.
- Oui, c’est vous… Bonjour, je suis Eddie, la mère d’Erik.
- Et moi, Charles. »

Elle l’avait serré dans ses bras. Par-dessus son épaule, Charles avait souri, un sourire encore inquiet mais lumineux. Erik lui avait souri en retour.

« Ma mère… », avait-il muettement prononcé.

« I see… », en avait convenu Charles.

Béatement, Erik avait mis les mains dans ses poches. Aux bastions des rosiers, rouge sanglant, jaune crème et rose pâle, se tenaient Charles et sa mère, enlacés. Le monde, finalement, avait des indulgences.

Pendant deux jours, Charles avait subi un interrogatoire bienveillant lors duquel toute sa vie avait été passée en revue. Erik avait tenté de réfréner la curiosité de sa mère :

« Maman, arrête, tu vas mettre Charles mal à l’aise… »

Sur la petite terrasse qui donnait à l’arrière de la maison, installés dans de très jolis fauteuils en osier, assortis de cousins vert pomme, Eddie et Charles buvaient un thé glacé.

« C’est vrai, Charles ? Je vous mets mal à l’aise ? Ce n’est pas naturel que je m’intéresse à vous ? Vous êtes le premier qu’Erik me présente, ça compte tout de même…
- Mais non, cela ne me dérange pas… Erik, laisse ta mère tranquille… Et donc, comme je vous disais, je suis parti un an étudier à New York… »

Erik avait longuement soupiré puis il avait repris la taille des rosiers. Les conversations dont il avait été exclu lui avaient donné l’occasion d’entretenir le jardin et de rentrer tout le bois que sa mère avait commandé pour l’hiver prochain.

Malgré l’accaparement d’Eddie, Erik avait fait à Charles visiter la ville. Sur les hauteurs de la colline de Chaudanne, en contrebas du fort, il lui avait montré la boucle dont le Doubs ceignait le cœur de la cité et l’anticlinal pareil aux strates d’un gâteau sur lequel s’érigeait la citadelle. A Battant, ils étaient passés devant l’ancienne cordonnerie du père d’Erik, reconvertie en magasin de musique. Charles s’était émerveillé de la promenade sur les quais qui, du pont de la République à l’écluse de Tarragnoz, bordaient la vieille ville (alors qu’il avait vu New York, Boston, Rome, l’Andalousie, Delphes, Bruges…). Il avait comparé l’improbable virage du fleuve à un écrin, un nœud coulissant qui, pendant vingt ans, avait contenu la vie de son amour. Encore, Erik l’avait emmené aux portes du collège Victor Hugo et du lycée Pasteur. Au crépuscule qui en septembre arrive bien plus tard qu’en décembre, sur le parking, derrière le lycée, il l’avait embrassé.

« C’est là ? Exactement là ? avait interrogé Charles en se dégageant du baiser.
- Oui. Tais-toi… tais-toi… », avait murmuré Erik en reprenant sa bouche.

Dans la chambre d’Erik, conservée à l’identique depuis son adolescence, Charles, pudiquement, avait mis un pyjama. Déjà allongé sous le drap, Erik l’avait regardé se vêtir pour la nuit.

« Tu vas avoir trop chaud… Elle ne va pas surgir pour nous surprendre, elle a toujours respecté mon intimité…
- Ça me gêne… J’espère que tu n’as pas de velléités, je suis incapable de faire quoi que ce soit, avec ta mère sous le même toit…
- Même pas un petit câlin ?
- Un petit câlin, ça va. Mais pas plus… »

Charles s’était glissé dans le lit. Jusque sous son menton, il avait remonté le drap. On aurait dit un petit garçon épouvanté qu’on le confondît en pleine masturbation. Emu, un brin moqueur, Erik s’était penché sur lui, attendant une réflexion qui n’avait pas tardé :

« Rien que de savoir que c’est là que tu t’es branlé pour la première fois, je bande…
- Mais à part ça, tu es gêné…
- Tu n’es pas obligé d’être cruel.
- Je ne suis pas cruel. Je note tes contradictions.
- Embrasse-moi et garde tes mains au-dessus du drap.
- D’accord monsieur le pasteur… »

Délicieusement paradoxal, Charles avait grondé Erik, lui reprochant de faire trop bruit, alors que lui-même poussait de charmants soupirs, affreusement contraint par son érection dont il avait refusé d’être soulagé.

De la fenêtre ouverte car sous les combles il faisait trop chaud, montaient le calme placide des rues et le parfum des roses. La boucle était bouclée qui avait vu naître, un quart de siècle plus tôt, les espérances d’Erik, et qui se refermait à présent sur la bouche de Charles, ses voluptés, ses caprices.

Au bout des baisers, au bras de Charles qui paresseusement se débattait, Erik, sans tristesse, avait pleuré.

Charles avait dit :

« Oh mon grand amour… tu pleures… pourquoi est-ce que tu pleures ?
- Je ne sais pas… Parce que tu es là ?
- Oh mon chéri… C’est parce que tu es trop heureux que tu pleures…
- Oui ?
- Oui. Moi aussi, ça me fait ça parfois. Ça monte, ça monte… mon bonheur m’étouffe alors je pleure.
- Tu ne devrais pas exister.
- Je m’excuse.
- Tu ne le penses même pas…
- Non… Viens là que j’embrasse tes yeux… »

Au bout du compte, de la liste des attendus de la mère d’Erik, Charles avait coché tous les items. Sauf un.

« Vraiment, Charles, vous êtes parfait. Je ne doute pas que vous rendiez mon fils heureux. Cependant, une chose me chiffonne, avait-elle dit en tapotant sa main.
- Laquelle ? avaient demandé Charles et Erik en chœur.
- Et bien… vous n’êtes pas juif.
- Maman ! avait protesté Erik.
- Quoi ? C’est vrai, il n’est pas juif…
- Je peux me convertir…
- Charles ! s’était emporté Erik. Bon allez, ça suffit tous les deux. L’affaire est close : Charles est absolument parfait, il n’y a rien à changer chez lui… »

En décembre Charles et Eddie s’étaient revus pour Hanoucca, qui était tombée quelques semaines après la dérisoire mais néanmoins éprouvante frayeur londonienne d’Erik.

« J’ouvre ? demanda Charles, une paire de ciseaux à la main, qui s’apprêtait à découper la languette autocollante qui refermait le paquet.
- Pourquoi as-tu coupé tes cheveux ? interrogea Erik, encore sous le coup de cette nouveauté.
- Pour changer : nouvelle vie, nouvelle coupe.
- Nouvelle vie ? Tu habites à Paris depuis six mois…
- Je sais mais maintenant, j’ai un appartement. Ecoute, je n’ai pas réfléchi…
- Tu réfléchis toujours à tout… »

Charles, embarrassé, chercha un prétexte.

« A cause de ça alors ? », tenta-t-il en indiquant le paquet.

Erik qui pratiquait l’animal depuis plus d’un an, sentit l’escroquerie. Il accepta cependant de suivre temporairement la déviation.

« Ouvre, dit-il.
- J’ouvre… »

Le colis, un colis standard de la Poste, fut éventré parce que les ciseaux impraticables étaient émoussés. Cela mit Charles au bord de la crise de nerfs.

Enfin, le contenu fut accessible.

C’était des livres : vingt exemplaires du même ouvrage intitulé « In Jacques Demy's Queer Wonderland » et signé de la main de Charles Xavier.

« Oh… », fit-il, très ému. « C’est bien réel… j’ai écrit un livre… »

Erik, qui se tenait contre lui, eut une fierté illégitime.

« Oui, tu as écrit un livre et tu en écriras d’autres… »

Avec d’infinis égards, comme s’il plongeait les mains dans un coffre rempli d’or, Charles se saisit d’un exemplaire. D’une main, il caressa le titre, la mention de son nom, les illustrations de la couverture. Il s’agissait de photographies issues des films de Demy. Pour obtenir le droit de les utiliser, Charles avait correspondu longtemps avec Agnès Varda, veuve du cinéaste et farouche gardienne de son héritage. Il regrettait de n’avoir pu lui transmettre l’ouvrage achevé : elle était décédée avant la publication.

Dans ce livre, Charles avait mis en œuvre l’idée qui avait germé le soir de son altercation chez Lipp. Avec clarté et finesse, il y démontrait comment le cinéma de Jacques Demy pouvait être interprété comme un propos queer, à l’encontre des conventions de l’époque, un cinéma subtilement subversif qui retournait les codes. L’entreprise avait tout eu d’une besogne mystique et Charles, malgré le soin d’Erik, y avait laissé quelques kilos. D’abord avait-il revisionné tous les films du cinéaste, astreignant Erik au rôle d’assistant, la main bloquée au-dessus de la barre espace de l’ordinateur. « Stop, arrête… non, reviens en arrière… voilà, juste là… ». Ne sachant se taire, il réfléchissait à haute voix, parlant en même temps qu’il écrivait. Son cerveau travaillant continuellement, il se réveillait en pleine nuit, assailli par des idées qu’il lui fallait aussitôt noter. La chambre d’Erik s’était peu à peu transformée en cabinet d’étude, les murs recouverts de photographies, de graphes colorés où s’agençaient entre eux les concepts et les visions de Charles. La première mouture qui l’avait profondément déçu, l’avait plongé dans un accablement morbide duquel Erik l’avait soustrait en imprimant toutes les pages et en les étalant devant lui. « C’est organique… comme ça, tu vois mieux… A toi de composer les parties pour qu’elles s’organisent comme tu les as rêvées… ». Pieds nus, debout au milieu des feuillets qui tapissaient le sol, il avait lentement pivoté sur lui-même, son visage s’illuminant progressivement, « oui, oui… tu as raison… bien sûr… » (Et Erik avait vu comment tout s’était remis en branle, les idées et l’énergie). Riant presque d’avoir bientôt tout résolu, il avait sauté dans le lit où patientait Erik.

« Ah ! Je t’aime… Est-ce que tu sais combien je t’aime ?
- Il me semble, oui.
- Non, tu ne sais pas… Je te promets que tu ne sais pas… »

En trois mois, l’affaire avait été bouclée. C’était assez court mais n’oublions pas que Stendhal écrivit La Chartreuse de Parme en cinquante-deux jours alors ce que Stendhal put, Charles le put aussi.

Enfin, après l’envoi du manuscrit, était venu l’attente d’une réponse d’une maison d’édition. Heureusement pour les nerfs d’Erik, ce temps n’avait pas trop duré. Charles était irritable, un rien l’agaçait. Était survenue leur première dispute au sujet d’un téléphone qui sonnait et que personne n’avait décroché, manquant peut-être un appel essentiel. Charles avait crié, Erik avait crié plus fort. Quelques assiettes avaient été cassées, des larmes avaient été versées.

« Personne ne me comprend… Personne… Est-ce que je suis le seul à savoir ce qui est important ?
- Putain ! Charles ! Tu me fais chier ! »

Charles était parti en claquant la porte. Pressés par Erik, Paloma et Belize l’avaient cherché partout. Erik l’avait retrouvé dans un bar, complétement saoul.

« Tu ne m’aimes plus, avait-il sangloté en s’affalant de manière grandiloquente sur le zinc où s’alignaient ses verres vides.
- Viens… rentrons maintenant…
- Non, non… tu ne m’aimes plus…Tu vas me quitter parce que… parce que je suis insupportable et tu auras raison… Je suis insupportable…
- Arrête… On peut se disputer sans que cela soit la fin du monde… Viens.
- Tu crois ? avait-il reniflé en s’accrochant à la chemise d’Erik (aussi s’y était-il mouché).
- J’en suis certain. »

(Dit tout bas en le soutenant pour rentrer rue Pastourelle : « Tu es stupide, stupide… Comment peux-tu penser que je ne t’aime plus… »)

Sa réputation et son réseau avaient accéléré le processus : une maison d’édition spécialisée dans les essais portant sur le cinéma avait donné son accord.

Profitant d’un élan d’énergie et d’un sentiment d’invincibilité, Charles avait taclé le producteur américain, venu le trouver à Londres pour lui proposer une réécriture viriliste des films de Demy. Il lui avait écrit une lettre bien sentie, à la limite de la vulgarité, assénant de manière emphatique son homosexualité et réitérant sa fidélité à toute une filiation poétique, militante et queer « que vous, sombre crétin, vous ne comprendrez jamais. »

Charles, malgré ses modesties, était le courage incarné.

Il ouvrit le livre et le feuilleta. Il en connaissait par cœur chaque page.

Erik, fasciné par l’orgueil de Charles, se posta derrière lui, l’enlaça pour lire par-dessus son épaule en même temps que lui. Par la force des choses, en participant à la réalisation du projet de Charles, et presque sans s’en rendre compte, Erik avait appris l’anglais. Au hasard, Charles lut quelques paragraphes. Sa voix, profonde et grave, résonna à l’oreille d’Erik.

Puis il dit en tournant les pages :

« Regarde, je voulais te faire une surprise… Pour te remercier… »

Sur la page sept était imprimée la dédicace, écrite en français :

« Pour Erik Lehnsherr, mon amour, mon ami, mon frère. »

Bouleversé, Erik resta muet.

« Ça te plaît ? demanda Charles.
- C’est écrit sur tous les autres aussi ? questionna Erik qui comprit au moment où elle franchissait ses lèvres la stupidité de son interrogation.
- Imbécile ! Bien sûr que oui ! Es-tu content ?
- Pourquoi as-tu fait ça ?
- Parce que je veux que tout le monde le sache… »

Au cou de Charles, Erik cacha son visage. Charles posa le livre et, tendant une main, caressa doucement la tête blottie contre lui.

« Tu es content alors ?
- Tout le monde va vouloir me connaître, murmura Erik contre la peau. Ça va nous attirer une nouvelle clientèle.
- Je n’ai pas fait ça pour ton tiroir-caisse ! feinta Charles.
- Je sais… »

Ils restèrent un moment sans parler, se berçant l’un l’autre, dans la quiétude chaude et silencieuse de la cuisine.

Erik vit des voyages intérieurs, des paysages imaginaires, inventés par Charles, dont il serait le seul découvreur, guidé par l’ange qui mettrait sous ses pieds, à chacun de ses pas, des douceurs, des surprises et des merveilles.

« Dis-moi maintenant : pourquoi as-tu coupé tes cheveux ? »

Charles embrassa sa tempe.

« Je ne veux pas que tu te lasses de moi. »

Ce n’était rien d’autre que l’affirmation d’un combat, d’une lutte que Charles livrait journellement, celle de n’être jamais gâté par rien, incorruptible.

« Toujours tu me manqueras », dirait-il un matin au saut du lit. Dans l’aube blanche, face à Erik transi, il ajouterait : « Aucun amour n’est valable s’il ne porte déjà en lui sa propre nostalgie… »

Erik ne releva pas la tête, il ne le serra pas plus fort. Simplement dit-il, la bouche toujours sur la peau du cou.

« Je ne me lasserai jamais de toi. Jamais.
- Je le savais… Dis, est-ce qu’on peut organiser la fête du lancement de mon livre à La Dragée Haute ?
- On peut. Tout à fait.
- Mais mon éditeur est hétéro…
- On fera une exception… »

Ce fut une très jolie fête qui marqua les esprits. Le livre de Charles fut un succès, ainsi que les suivants, tous consacrés à la défense et à la promotion de la culture gay.

C’est ici que s’achève notre histoire, dont on dit souvent que les gens heureux n’en ont pas. La leur fut très longue et douce. C’eût été un large plaisir de vous la narrer dans les moindres détails mais laissons-les, voyez-vous, et retirons-nous.

Plus tard, dans trente ou quarante ans, si vous passez par la Franche-Comté, faîtes un détour par Besançon. Dans le quartier de Saint-Ferjeux, cherchez une coquette maison aux volets peints en magenta.

« Je dirais plutôt fuchsia.
- Tu es nul en couleurs : c’est magenta. »

Paisiblement y mourut une vieille dame juive, entourée de ceux qu’elle avait fini par appeler indifféremment ses deux fils. Y vivent encore deux adorables messieurs qui prennent soin l’un de l’autre. Le plus grand s’est un peu voûté, le plus petit s’est asséché. Dès qu’il fait beau et si vous contournez la maison, vous pourrez les voir sur la terrasse boire du vin blanc et se faire mutuellement la lecture. Régulièrement des amis leur rendent visite. Une belle italienne, propriétaire à Milan d’une galerie d’art qu’elle ouvrit avec l’aide d’une galeriste anglaise rencontrée par l’entremise d’un célèbre peintre britannique. Avec cette fougueuse dame, elle termina sa vie car des hommes, finalement, on ne peut rien attendre. Souvent passe aussi un magnifique soixantenaire, qui a élevé une tripotée d’enfants avec son blond mari, un ancien militaire reconverti dans l’agriculture. Et puis enfin, leur sœur, grand reporter, qui parcourut le globe et chavira bien des cœurs.

En attendant : rêvez, inventez, combattez. Car eux, jusqu’à leur dernier souffle, ont continué de le faire.