Actions

Work Header

Le Bouclier

Chapter Text

 

 


 

 

Il arrivait parfois aux trois hommes de se réunirent inconsciemment au même instant et au même endroit. Sans que cela soit en rapport avec les affaires ou un différent à régler. Parfois ils se retrouvaient sans se concerter, et la majorité des fois où cela arrivait c’était dans une galerie particulière du château. Ils appréciaient cet endroit. Il demeurait encore plus silencieux que les bibliothèques ou leurs bureaux, car tout le monde avait oublié que cet endroit existait. Excepté eux.

Cette galerie enfouie dans les sous-sols existait bien avant l’édifice qui constituait leur actuel demeure. En arrivant sur cette terre isolée de tout, ils décidèrent d’y construire les fondations de leur royaume. Ils auraient pu aller n’importe où, mais elle leur avait dit de s’établir là ; les trois hommes avaient donc obéi.

A l’image d’une vieille crypte pensé pour effrayer ceux qui n’était pas autoriser à la visiter, la galerie ne contenait rien de chaleureux ou rassurant. Vide, sinistre et froide, le seul aspect qui ne la rendait pas plus austère que nécessaire, était les nombreux tableaux présents. Ses derniers rappelaient au trois hommes le début de leur histoire commune. Quand ils n’étaient rien de plus que des vampires. Puis le temps c’était écouler sans qu’elle ne revienne. Elle avait promis qu’elle reviendrait… Comme toujours. Et son absence fut remplacée par la folie. Les trois hommes ayant vu ainsi naître chez chacun d’entre eux leur propre démon.

L’un continuait de déambuler dans les ailes vides du château sans qu’il n’y ait plus la moindre étincelle de vie dans ses prunelles. Il était à l’image d’un spectre qui ne se souvenait plus de la raison même de son existence sur Terre. Il préférait sombrer plutôt que lutter. Se souvenir plutôt que vivre.

L’autre, se réfugiait dans des guerres infinies, noyant un sentiment qu’il ne voulait nommée dans une rage violente qui ne se tarissait pas. Plus il tentait de la chasser, mieux elle revenait. A chaque fois plus rugissante et dévastatrice. Alors il ne se contrôlait jamais, car il savait que la paix ne le soulagerait nullement.

Et le troisième ne connaissait plus que le pouvoir. Il se constituait des armées, construisait dans la démesure, jouait au juge et au bourreau, tout lui était bon pour que personne ne lui résiste. Rien ne l’arrêtait, et il ne voulait que rien ne l’arrête car il avait besoin d’être cruel. La cruauté était tout ce qui lui restait puis qu’il avait perdu l’espoir.

On aurait pu mettre leurs folies respectives sur le compte de leurs millénaires d’existence. Pourtant les hommes savaient que leurs grands âges n’était pas la raison de leurs démences. Elle les avait abandonnés, avaient-ils concluent même s’ils ne pouvaient si résoudre. Elle n’avait jamais disparu plus d’un siècle ; et pourtant… ils continuaient de l’attendre après un millénaire passé.

Dans un mouvement de rage soudain, le plus violent d’entre eux s’emparait du tableau et le jetait brutalement à travers la galerie. Dans le silence constant, ce bruit soudain résonnait de manière inhabituelle et sonnait plus assourdissant que nécessaire. Les deux autres hommes ne réagirent pas. Ne tentant même pas de résonner celui qui vrombissait d’une colère brûlante. Ils avaient appris au cours du dernier millénaire que rien ne pouvait l’apaiser, car c’était cette colère qui pansait cet abandon.
C’était sa manière à lui de guérir sans elle à leurs côtés.

Et comme le cadre du tableau brisé ne lui suffisait pas, en un flash il parcourut la galerie pour s’accaparer la toile encore intacte. Il la tenait face à lui, fusillant ainsi du regard le portrait représenté. Menaçant de manière détournée celle qui n’existait plus qu’à travers des couches d’huiles et d’acryliques :

« – Si un jour elle ose revenir, je jure que je la tuerai de mes propres mains, grondait-il dans une vieille langue qu’eux seuls maitrisaient encore.
– Elle est peut-être déjà revenue… plusieurs fois même, sans qu’on le sache, pensait à voix haute celui qui d’habitude n’exprimait jamais rien.
– Je te hais ! vociférait celui qui tenait toujours la toile face à lui, n’osant pourtant pas déchirer le portrait de la femme. Tu fais ce qui te chante ! Et nous ! ET NOUS ?
– Nous serons des étrangers pour elle, chantonnait mélancoliquement le plus cruel d’entre eux avec un air de folie dans les yeux.
– Assez, soufflait la voix spectrale qui se voulait implacable. Elle a promis de revenir. Elle reviendra… Quand ses pas la mèneront à nous, nous l’accueillerons comme nous l’avons toujours fait. »

Les mots furent de trop pour celui qui tenait encore la toile. Il considérait qu’il ne pouvait faire pire offense que de la déchirer, alors il le fit. Réduisant consciencieusement en minuscule lambeaux le portrait de la femme. Se promettant qu’il en ferait un autre d’elle. Plusieurs autres même. Des répliques de celui-ci. Puis d’autres aussi, moins glorieux. Des scènes purement fantasmées de lui, l’étripant, la déchiquetant, la tuant simplement. Cela ne changerait rien, mais cela le soulagerait peut-être un peu. Même s’il savait qu’au fond de lui, toute cette colère n’existait que pour ne pas le faire sombrer.
Il décidait alors qu’en plus des autres tableaux, il en créerait d’autres d’elle. Où il la représenterait aussi dignement que ceux qui ornait la galerie.

Tous les yeux des tableaux semblaient brusquement le fixer. Toutes ses prunelles braquées sur lui appartenait à la même femme. Elle n’avait pas de nom, n’appartenait à aucune époque, pourtant elle avait toujours existé.
Eux, existait car elle en avait sans doute décidé ainsi.

Ils ne sauraient dire si c’était elle qui les avait créés, car elle n’avait jamais voulu leur révéler, mais elle vivait déjà bien avant eux, et rien que ça suffisait à forger le profond respect qu’il nourrissait pour elle.
Aussi loin que remontait leurs souvenirs, elle avait toujours été là. Elle les avait instruits au fil des siècles, leur offrait à chaque apparition de nouveau souvenir plus merveilleux que les précédents. Elle avait toujours été à leurs côtés dans les meilleures et les pires moments.

Ils avaient dansé des jours durant à s’en brûler les pieds sans jamais se lasser de tourbillonner, elle les entrainait dans l’extase que leurs cœurs de pierres ne pouvaient ressentir qu’à travers ses soupirs. Elle se dressait comme leur égale et ne reculait devant personne, car elle ne craignait rien : pas même la mort. C’est pour ça que même avec un poignard dans le cœur ou la gorge à moitié déchiqueté, elle gardait cet air glorieux qui intrinsèquement défiait celui qui venait de la tuer. Elle reviendrait.
Rien n’égalait cette femme aux origines de la nuit des temps. Et eux l’aimaient désespérément. L’infinie mesure des sentiments réciproques qu’ils avaient noués au fil des millénaires lui permettait de leurs confiés son cœur et la promesse de toujours les retrouver.

Pour être certain qu’elle puisse revenir parmi eux sans courir de danger, ils s’érigèrent au sommet de tout. Leurs noms devaient être aux bords des lèvres de chaque immortel présent sur cette terre. Comme elle qui ne craignait rien, eux devait être craint de tous. Le pouvoir n’était pas l’origine de leur règne, mais simplement elle. Celle qui n’avait pas de nom, mais qui détenait leurs cœurs par de-là la mort.
Ils bâtirent en son nom, sans jamais le prononcer. Ravagèrent pour sa gloire, sans jamais la nommer. Elle était à la fois le cadeau le plus précieux de l’univers, mais aussi leur plus grande faiblesse. Rien ne l’égalait alors rien n’était suffisant pour la mériter. Pour elle, ils auraient offert le monde aux flammes simplement pour l’apercevoir encore une fois.

Voilà pourquoi ils étaient ceux que personne n’osait défier, car par amour ils auraient fait n’importe quoi pour elle… Une caresse fugace du bout des doigts sortit l’homme de sa démence :

« – Notre courroux n’apporterait rien de bon, reprenait fermement l’homme aux cheveux d’une couleur d’encre.
– Si elle pense que je vais l’attendre un millénaire de plus, je… ! »

Le dernier homme vint poser une main légère sur son épaule, il le surplombait d’une tête, son visage serein et vide de toute vie lui adressait un regard tout aussi vide :

« – Assez, répétait-il d’un ton monocorde. Ce monde est trop dangereux pour qu’on ne lui accorde pas au moins ça à son retour. Les nôtres ne sont jamais clément avec elle.
– Son sang, souvient toi. Il a été de nombreuse fois l’origine de ses disparitions, peut-être a-t-elle été malchanceuse ce dernier millénaire. »

Celui entouré par ses compagnons fronçait les sourcils, il n’aimait pas cette excuse pourtant il devait s’y résoudre : pas même sa colère ne la ramènera plus vite.