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Love Me

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Ce n’était pas les distributeurs qui manquaient, ni même le choix. Les gens allaient et venaient autour de lui mais Shinya ne leur prêtait aucune attention, trop perdu dans ses pensées pour se décider sur quoi prendre mais surtout pour accorder de l’importance au monde qui tournait autour de lui. Lorsque le jeune homme se décida enfin, sa main rencontra celle de l’homme qui se tenait à côté de lui. Gênés, ils écartèrent vivement leurs mains tout en s’excusant poliment.

- Allez-y, fit le professeur de littérature en s’écartant.

- Non, vous étiez là avant moi, répondit l’autre homme en lui adressant un sourire que Shinya trouva très chaleureux.

- Merci, répondit-il en insérant ses pièces dans le distributeur avant de détailler celui qui se tenait à ses côtés.

Il était brun et bien plus grand que lui. Peut-être autant que Hakuei. En pensant à son frère, le cœur du blond se serra l’espace d’un instant avant qu’il ne chasse les sombres et tristes pensées qui l’envahissaient à chaque fois qu’il songeait à son ainé. Ses relations avec Hakuei étaient toujours aussi compliquées mais le jeune professeur ne désespérait pas de créer un jour de véritables liens avec lui, un peu comme à l’époque où ils vivaient encore sous le même toit, avant que le roux ne décide de suivre une voie peu recommandable.

 

- Tout va bien ? Demanda le brun.

Shinya sursauta et s’excusa aussitôt en récupérant son sandwich avant de s’écarter pour lui céder la place.

- Ne vous en faites pas, je ne suis pas pressé, ajouta l’autre homme. Je pense même que je suis parti pour rester ici un bon bout de temps.

- Moi aussi, soupira Shinya. J’attends quelqu’un.

- Dans ce cas nous sommes deux. Au fait, je m’appelle Tatsu. Tatsurou.

- Shinya. Enchanté.

Les deux hommes s’inclinèrent poliment. Le grand brun avec un peu plus de maladresse comme s’il n’était pas très à l’aise. Shinya le trouva mignon et se surpris à penser que si son cœur n’avait pas déjà été pris, il se serait sans doute laissé charmer par ce bel inconnu.

- Ce sont les médecins qui m’ont viré de la chambre de mon ami, déclara le barman en pianotant sur le cadrant du distributeur. Il doit se faire examiner sans public.

- C’est un peu la même chose pour moi, répondit Shinya. Sauf que c’est mon père que je suis venu voir.

Sans vraiment s’en rendre compte, les deux hommes commencèrent à discuter de tout et de rien, marchant dans la même direction et finissant par s’arrêter à l’une des tables libre de la cafétéria où ils s’étaient rencontrés. De toute façon, il n’y avait pas grand monde à cette heure-ci et les quelques visiteurs de passage se contentaient d’acheter ce dont ils avaient besoin dans les différents distributeurs mis à leur disposition avant de reprendre leur route. C’est sans doute ce qu’ils auraient fait s’ils ne s’étaient pas rencontrés et puisqu’ils ne pouvaient pas retourner immédiatement auprès de l’être cher hospitalisé, ils n’avaient plus qu’à tuer le temps ensemble.

 

L’idée que Kaoru puisse représenter un être cher, fit sourire Tatsurou. Depuis quand étaient-ils devenus proches ? Il ne s’en souvenait plus très bien. Il ne s’était même pas rendu compte qu’ils avaient fini par devenir ami. Quand ? Comment ? Un visage se forma dans son esprit. Tout avait commencé par Hakuei. Quand il avait disparu et que Kaoru lui avait demandé de l’accompagner jusqu’à son appartement. Quelques mois plus tard, la même scène s’était répétée avec cette fois-ci une inversion des rôles… Non en fait, ce n’était pas le point de départ. Le véritable commencement était bien plus antérieur. Si Tatsurou avait bonne mémoire, tout avait commencé par un regard et un sourire échangé de loin, à la sortie d’un séminaire. Hakuei était passé prendre Kaoru et lorsque Tatsurou avait posé son regard sur lui, il était immédiatement tombé sous son charme. Dès lors, il n’avait plus lâché Kaoru, essayant de grappiller des informations sur ce beau rouquin qui avait volé son cœur sans qu’il ne s’en rende vraiment compte. Et aujourd’hui, voilà qu’ils vivaient ensemble ! Pas comme un couple… loin de là. Plutôt comme deux colocataires mais c’était déjà un bon début.

 

- Qu’est-ce qui vous fait sourire comme ça ? Lui demanda le jeune homme blond.

Tatsurou sortit brutalement de ses pensées et esquissa un sourire gêné à son vis-à-vis.

- Rien. J’étais juste perdu dans mes pensées.

- Vous pensiez à quelqu’un qui vous est cher n’est-ce pas ? Votre petite amie ?

- Non, répondit le grand brun en rouissant légèrement.

Sa réponse n’était pas vraiment convaincante cependant Shinya préféra ne pas insister. Après tout, ils se connaissaient à peine et il n’avait pas envie de braquer son potentiel nouvel ami. L’idée le fit sourire. Une fois adulte, se lier d’amitié avec quelqu’un paraissait si compliqué. Et pourtant lorsqu’il discutait avec Tatsurou, il avait l’impression qu’il pouvait tout lui dire, tout lui confier. Mais peut-être parce qu’il se trouvait dans la même situation que lui ? Au chevet d’un proche hospitalisé…

 

*

 

Il était tard ou plutôt très tôt lorsque Hakuei se glissa à ses côtés dans ce futon si étroit qu’ils partageaient désormais. Tatsurou ouvrit un œil tout en poussant un petit grognement mais le corps chaud qui se pressait contre lui, lui murmura de se rendormir. Le brun acquiesça et ouvrit presque par reflexe ses bras pour l’accueillir contre lui. Le roux sentait bon. Un mélange de champoing, de gel douche mais aussi d’alcool et de tabac qui semblaient persister en dépit d’un bon brossage de dent. « Avec ma brosse à dent », pensa Tatsurou qui ne lui en avait pas acheté et qui ne lui avait pas non plus demandé de s’en procurait une. C’était un peu comme ce futon trop petit et trop étroit pour deux, qui les obligeait à dormir serrés l’un contre l’autre. Ce n’était pas désagréable, c’était juste ambigu et ça mettait surtout en vrac les sentiments qui se bousculaient dans son fort intérieur. D’ailleurs de mémoire c’était la première fois qu’il ressentait ça pour quelqu’un. Lui qui avait toujours été du genre frivole, courant d’un beau jeune homme à l’autre sans jamais vraiment s’attacher, voilà qu’il se mourait d’amour pour ce type si proche et pourtant si inaccessible.

- Tu as froid ? Murmura le brun qui sentait le sommeil l’envahir à nouveau.

- Pourquoi ?

- Tu es tout froid.

Un sourire se dessina sur les lèvres d’Hakuei qui calla davantage son corps contre celui du brun.

- Alors réchauffe-moi.

Sur ces mots, le roux nicha son visage dans le creux de son cou tout en fermant les yeux. Tatsurou ouvrit les siens, réveillé par ces quelques mots aux allures d’invitation mais se rendit compte que l’homme qu’il serrait dans ses bras s’était endormi. Un soupir de déception traversa ses lèvres alors qu’il se traitait mentalement de crétin et qu’il se demandait comment il allait retrouver le sommeil après ça…

 

Quand avait-il fini par s’endormir ? Il ne s’en souvenait plus très bien et dans le fond ça n’avait aucune importance car lorsqu’il ouvrit les yeux, son regard se poser sur celui de son vis-à-vis qui l’observait dormir. Un sourire se dessina sur les lèvres du roux qui murmura :

- Bonjour.

- Bonjour, balbutia le brun qui avait encore du mal à s’habituer à cette relation si particulière qui les liait.

En effet, ils n’étaient pas amants mais n’étaient pas non plus des amis, du moins pas au sens classique du terme. À vrai dire, Tatsurou n’avait jamais eu d’ami comme lui. Sa relation avec Hakuei n’avait rien de comparable. Il avait l’impression qu’ils étaient ensemble sans vraiment l’être. Au final la seule chose qui manquait était le sexe et ce petit plus qui fait que deux personnes sont réellement en couple.

- Tu as l’air bien pensif de bon matin, murmura l’ancien hôte.

Tatsurou sortir de ses pensées et esquissa un sourire gêné avant de basculer sur le dos. Hakuei en profita alors pour s’approprier son torse et posé sa tête au niveau de son cœur, écoutant le rythme cardiaque du barman qui trahissait ses sentiments. Et pourtant le roux ne fit aucune remarque.

- Désolé d’avoir une sale gueule au réveil, murmura Hakuei.

Un rire presque nerveux traversa les lèvres de Tatsurou qui eut envie de lui répondre qu’il le trouvait magnifique.

- Tu as juste l’air fatigué, répondit le brun en glissant une main tremblante dans les cheveux du roux. Tu devrais dormir encore un peu.

- Si je fais ça, je ne pourrais pas aller voir Kaoru et je ne veux pas qu’il reste seul. Pas tant que Kyo ne rentrera pas. Il doit arriver dans la journée…

- Alors j’irais, coupa le brun. Après tout… Kao est aussi mon ami. Reste te reposer ici.

- Merci Tatsu, répondit Hakuei en relevant la tête vers lui.

Leurs regards se croisèrent et l’espace d’un instant le brun cru que son cœur allait cesser de battre, surtout lorsque le roux se pencha vers lui. Ses lèvres se rapprochèrent de son visage mais ne se posèrent qu’à la commissure des siennes pour lui donner un chaste et amical baiser rempli de tendresse.

- Tu es vraiment un ami formidable sur qui on peut toujours compter, ajouta-t-il en reposant sa tête contre son torse.

Le brun se crispa légèrement à ces paroles qui le renvoyaient une fois de plus vers une friendzone qu’il semblait avoir bien du mal à quitter. Pourquoi fallait-il qu’Hakuei lui rappel sans cesse à quel point il était un ami formidable quand lui, tout ce qu’il voulait c’était être un formidable petit-ami. Lui laisserait-il sa chance un jour ?

- Dis ? Tu veux bien rester encore un peu mon doudou jusqu’à ce que je me rendorme ? Murmura l’ancien hôte d’une voix ensommeillée.

Tatsurou prit une profonde inspiration puis acquiesça tout en continuant de caresser les cheveux doux et colorés de cet homme qui faisait tant battre son cœur et à qui il lui semblait impossible de dire non.

 

*

 

- Un accident de voiture ? Répéta Kyo incrédule.

Tatsurou esquissa un sourire gêné tout en essayant de se rappeler comment il avait pu se retrouver dans une telle situation. Entre Hakuei qui lui avait demandé de veiller sur Kaoru jusqu’à l’arriver de Kyo et Kaoru qui lui avait demandé de raconter ce mensonge encore plus gros que lui…

- Tu te fiches de moi ? fit Kyo en adressant un regard inquisiteur à son vis-à-vis.

Tatsurou piqua du nez sur son café tout en incitant Kyo à revenir vers la chambre de Kaoru mais l’écrivain n’était pas vraiment pressé. Son chéri s’étant endormi, il trouvait bien plus distrayant de tirer les vers du nez du grand brun. 

- Admettons que je te crois, reprit le petit blond en lui désignant un siège dans le couloir. Et que j’accepte de ne plus te poser de question sur ce qui est arrivé à Kaoru… Que me donneras-tu en échange ?

Tatsurou lui adressa un regard surpris mais surtout inquiet. L’étrange sourire qui était dessiné sur les lèvres de l’écrivain ne lui disait rien de bon. Ils ne se connaissaient pas beaucoup mais pour ce que Kaoru avait pu lui raconter sur Kyo, il avait apparemment le chic pour arriver à ses fins et bien souvent par des moyens détournés si improbables qu’on ne les aurait jamais soupçonné ni même imaginé. Alors s’il acceptait de passer si vite à autre chose, cela ne pouvait qu’être un piège… dans lequel Tatsurou se voyait déjà sauter à pieds joints.

- Et qu’est-ce que tu veux en échange ? Demanda nerveusement le barman en s’asseyant à côté de lui.

D’ailleurs à peine eut-il prononcé ces quelques mots qu’il les regretta immédiatement. C’était presque comme s’il venait de lui avouer que l’histoire de l’accident de voiture n’était qu’un énorme mensonge et qu’il était prêt à tout accepter pourvu qu’il n’ait pas à donner des détails sur un fait qui n’était jamais arrivé. Le sourire de blond quant à lui s’étira davantage comme s’il avait réussi à le mener très exactement là où il voulait.

- Que tu m’aides pour mon prochain livre.

Le brun faillit s’étouffer avec son café lorsqu’il entendit la proposition de Kyo. Déconcerté, il le fixa comme pour s’assurer qu’il ne se fichait pas de lui. L’aider ? Mais comment ? Il n’avait aucun talent pour l’écriture et « Papillon de Nuit » était sans aucun doute le seul roman qu’il ait lu d’un bout à l’autre.

- Et comment ? Balbutia le barman toujours aussi déconcerté.

- Il parait que tu as lu mon dernier bouquin et qu’il t’a plu.

- Oui…

- Je ne sais pas si Kaoru t’en a parlé, mais mes romans sont tous liés les uns aux autres. Le personnage principal d’une histoire devient un personnage secondaire dans une autre et ainsi de suite.

- Et comment je suis censé t’aider ?

- J’aimerais cette fois-ci écrire un roman différent des précédents.

Tatsurou le fixa sans comprendre. En quoi pouvait-il lui venir en aide ? D’ailleurs plus il l’observait moins il aimait le sourire qui était dessiné sur le visage de l’écrivain. Il avait un côté… inquiétant.

- J’ai déjà une bonne partie de la structure en tête mais j’ai besoin d’un ami avec qui en parler. Puisque tu as aimé mon précédent livre, j’aimerais que le suivant te plaise également.

Tatsurou s’était attendu à tout sauf à ça si bien qu’il ne sut trop quoi lui répondre. Après tout ce que Kyo lui proposait ne semblait pas insurmontable et l’idée de lire en avant-première un roman de la même lignée que le précédent lui plaisait assez. Lui qui n’avait pourtant jamais lu en entier un livre avant « Papillon de nuit »… Mais l’histoire d’amour torturée et dramatique de Masaaru et Haku l’avait complètement envoutée. Peut-être que le contexte y avait également contribué. Après tout Tatsurou était lui-même barman et veillait justement à ne pas s’approcher de l’univers yakuza dans lequel les deux protagonistes évoluaient. Un monde qui le fascinait autant qu’il l’effrayait.

- Vendu, déclara Tatsurou en tendant la main vers lui.

Kyo acquiesça et la serra vigoureusement, scellant ainsi leur pacte leur interdisant de reparler de l’accident de Kaoru et les liant à jamais à un futur roman.

 

Dès qu’ils eurent terminés leurs gobelets de café, Kyo libéra Tatsurou et retourna auprès de son bien-aimé toujours endormi. Son état n’était pas grave mais le barman avait besoin de repos. Quant à ce qui lui était réellement arrivé, l’écrivain en avait une petite idée. Il connaissait Kaoru par cœur. Il avait écrit un livre sur lui et son histoire. Il savait que tôt ou tard, « Un Parfum de Liberté » aurait le droit à un second tome. Il avait attendu ce moment avec appréhension et inquiétude tout en sachant que pour le bien de l’homme qui partageait sa vie, mieux valait en finir une bonne fois pour tous ces vieux démons qui le rongeaient de l’intérieur. Et plus vite cela allait arriver, plus vite il pourrait tourner définitivement la page.

 

Le petit blond glissa sa main dans celle de son bien-aimé et esquissa un sourire lorsque les doigts de Kaoru se refermèrent sur les siens. Il aurait aimé être présent et faire parti de ce nouveau volume de sa vie malheureusement une fois de plus, il n’en serait que le scribe. Mais peut-être était-ce mieux ainsi.

 

Kyo se pencha vers la main du jeune endormi et pressa ses lèvres contre sa peau avant de poser sa tête contre leurs mains jointent. Il ferma quelques instants les yeux et ne les rouvrit qu’en entendant Kaoru murmurer d’une voix étranglée :

- Je suis désolé.

- Ce n’est pas de ta faute.

Le petit blond se redressa en souriant à son bien-aimé. Il tendit la main vers les cheveux colorés de Kaoru avant de se pencher pour capturer doucement ses lèvres. Lorsqu’il voulut s’écarter, le barman s’agrippa à son t-shirt pour maintenir cette proximité si rassurante.

- Je veux rentrer à la maison.

- Je vais voir ce que je peux faire, répondit l’écrivain en déposer un autre baiser contre ses lèvres. Je reviens tout de suite. Laisse-moi simplement le temps de trouver un médecin ou une infirmière.

Kaoru acquiesça et relâcha son étreinte pour lui permettre de mener à bien sa mission. Il le regarda s’éloigner puis disparaitre derrière la porte de sa chambre. Lorsqu’il se retrouva seul, des larmes coulèrent le long de son visage et tout ce qu’il put faire fut de presser son avant-bras contre ses yeux, tentant désespérément de retenir ce flot d’émotion qui l’envahissait et qu’il ne parvenait pas à contrôler.

 

Dans le couloir, Kyo suspendit sa recherche lorsqu’il tomba nez à nez avec cette femme qu’il ne connaissait pas. Pourtant il sut immédiatement qui elle était. Son air de famille avec Kaoru y était pour quelque chose. Elle semblait à la fois perdue, blessée mais également très forte et pleine de dignité. En la voyant, Kyo sut que s’il avait aimé les femmes et qu’elle avait été plus jeune, il aurait sans aucun doute succombé à cette beauté froide. Elle était tout Kaoru parce qu’il s’agissait sans nul doute de sa mère. Elle aussi le reconnu. Elle ne l’avait pourtant jamais vu mais Hakuei lui avait longuement parlé de celui qui aidait son fils à aller de l’avant et avec qui il avait choisi de faire sa vie. Elle entrouvrit les lèvres mais aucun son n’en sortit. Kyo esquissa un sourire puis l’invita à prendre un café. Il n’avait pas grand-chose à lui dire et sentait que ce n’était pas son cas. Elle était ici pour retrouver son fils, un adolescent à qui elle avait tourné le dos il y a plusieurs années et toute sa vie, elle regretterait de ne pas avoir vu ni compris ce qui s’était passé sous son propre toit. Était-il trop tard pour rattraper le temps perdu mais également le mal qu’elle lui avait fait en ignorant ses appels à l’aide ? Lui pardonnerait-il un jour de ne pas avoir été une bonne mère ? Kyo ne pouvait répondre à toutes ces questions mais discuter avec elle, semblait être une étape inévitable et indispensable pour qu’elle puisse trouver le courage d’entrer dans cette chambre d’hôpital et affronter ses erreurs passées.

 

*

 

La porte d’entrée n’était pas verrouillée et lorsqu’il la poussa, une bonne odeur lui chatouilla les narines. C’était la première fois que son appartement sentait si bon et l’espace d’un instant, Tatsurou s’imagina que cette situation provisoire pouvait durer pour toujours.

- Ah ! Te voilà ! Je ne savais pas si tu repasserais par ici avant d’aller au boulot, s’exclama Hakuei en sortant de la cuisine avec un tablier autour de la taille. Mais je suis content que tu l’ais fait. Viens, c’est presque prêt.

Il le prit par la main et l’entraina avec lui dans l’autre pièce. C’est à peine si le grand brun eut le temps de claquer la porte d’entrée derrière lui et de retirer ses chaussures. Quelques instants plus tard, il était dans la cuisine et humait la soupe que le roux avait préparée.

- Ce n’est pas que je suis déjà las de tes nouilles instantanées mais j’ai eu envie de cuisiner. J’avais un peu de temps. Et puis je voulais te remercier pour tout ce que tu as fait pour moi jusqu’à présent.

Sur ces mots, l’ancien hôte pressa ses lèvres contre la joue de son colocataire et y déposa un sonore baiser avant de le faire assoir à table et de le servir.

- Il… il fallait pas, balbutia Tatsurou.

- Tu plaisantes ? Tu m’as accueilli chez toi et tu as été là quand j’en ai eu besoin, répondit Hakuei en glissant sa main dans la sienne. Alors préparer une soupe, c’est le moins que je puisse faire.

Un sourire ornait les lèvres du roux. Un sourire que le brun trouva magnifique et auquel il ne pu s’empêcher de répondre. À cet instant, Tatsurou eut l’impression qu’ils formaient un couple alors qu’ils n’étaient que colocataires et pourtant, quel joli couple ils pourraient former. C’était étrange de sa part de penser ça. Lui qui n’avait jamais été sérieux avec aucune de ses conquêtes et qui ne s’était jamais imaginé en couple…

- Merci, murmura le brun tout en resserrant ses doigts sur la main du roux avant de poser les yeux sur la pile de dossier qui trônait sur un coin de table. Qu’est-ce que c’est ?

- Ô ça ? Des candidatures.

Hakuei retira sa main de la sienne et attrapa les documents en question pour les lui montrer.

- On reçoit beaucoup de candidatures de jeunes hommes qui aimeraient devenir hôtes. Et on monte également des dossiers sur ceux qui nous intéressent mais qui travaillent déjà pour d’autres établissements.

- Alors c’est ça que tu fais ? Enfin je veux dire, ça fait parti de ton job.

- Oui. En plus de gérer le club. Regarde, ce sont ceux que j’ai sélectionné. Ceux-là ont directement postulé chez nous, et les autres, je vais devoir les débaucher ailleurs.

Tatsurou prit les dossiers qu’il lui montrait et les examina, en particulier les portraits qui les accompagnaient. Tous les candidats étaient très séduisants et beaucoup étaient typiquement son genre, pourtant aucun n’éveillait chez lui autant d’intérêt qu’Hakuei.

- Est-ce qu’il y en a un qui te plait ?

En entendant cette question, Tatsurou faillit s’étrangler avec sa soupe et adressa un regard mi-choqué mi-surpris à Hakuei qui eut beaucoup de mal à retenir un petit rire.

- Quoi ? Ils ne te plaisent pas ? Et ne me dit pas que tu es hétéro parce que je ne pourrais jamais le croire.

- J’ai l’air si gay que ça ? rétorqua le brun.

- Tu ne m’as pas cassé la figure lorsque je t’ai embrassé alors je me dis que tu es au moins bi. Enfin, finissons de manger tranquillement. Ce n’est pas ce soir que je choisirais mes nouveaux hôtes.

Sur ces mots, le roux rassembla ses dossiers et alla les poser dans la chambre avant de revenir finir sa soupe aux côtés du barman qui était devenu aussi rouge qu’une pivoine. En s’en apercevant, Hakuei esquissa un léger sourire mais ne lui fit aucune remarque. Il avait bien trop peur de gâcher ce qui était en train de se passer entre eux, quoi que cela puisse vraiment être. Après tout, Tatsurou était si différent des autres hommes qu’il avait pu connaitre et fréquenter jusqu’ici et pour rien au monde il ne souhaitait le blesser ni salir ce qu’ils vivaient et partageaient ensemble, même si ce n’était pas raisonnable et il le savait. C’était comme un doux rêve, ce n’était pas vrai et c’était pour ça qu’il veillait à ne pas aller trop loin, afin que le charme ne se rompe pas trop vite.

 

*

 

Ce n’est pas Kyo qui passa la porte de sa chambre d’hôpital mais une femme qu’il n’aurait jamais cru revoir un jour. Lorsque son regard se posa sur elle, Kaoru sentit quelque chose se briser au fond de son être. Peut-être son cœur ? Peut-être son âme ? Peut-être tout à la fois… Des larmes montèrent à ses yeux rouges et gonflés mais il n’en versa aucune. Il tâcha de garder le peu de dignité qu’il lui restait, attendant en silence d’être achevé par cette femme qui ne l’avait jamais aidé parce qu’elle ne l’avait jamais aimé. Toutes leurs violentes disputes lui revinrent en mémoire et les paroles chargées de cruautés qu’elle avait pu lui envoyer en pleine figure, résonnèrent dans sa tête. C’était d’une certaine manière elle qui l’avait jeté à la rue. Elle l’avait abandonné et renié. Alors que venait-elle faire ici aujourd’hui ? Kaoru ne voyait qu’une seule raison. Elle venait l’achever. Elle venait décharger sa colère et lui donner ce qu’il méritait. Après tout, il était si sale, si horrible, si monstrueux… Et avait sans aucun doute mérite ce que son géniteur lui avait fait…

 

Kaoru entrouvrit les lèvres mais aucun son n’en sortit. Sa gorge était bien trop serrée et son estomac lui faisait si mal tant il était noué. Il avait peur mais surtout il avait mal, pas physiquement mais à l’intérieur, au plus profond de lui, si bien qu’il devait ressemblait à un animal blessé et effrayé. Mais où était Kyo ? Pourquoi l’avait-il laissé seul alors que cette femme était là ? Instinctivement, le barman se redressant, reculant dans son propre lit jusqu’à ce que son dos n’heurte le mur. Il ne pouvait aller bien loin mais ne pouvait surtout pas fuir.

 

- Bonsoir Kaoru, murmura-t-elle.

Le jeune homme reconnu à peine sa voix. Elle était étrange. Elle n’était pas comme dans ses souvenirs. Elle semblait plus douce. Elle ne lui criait pas non plus dessus. Elle esquissait même un sourire alors que ses yeux semblaient brillants de larme. Pourquoi ? Kaoru ne comprenait pas.

- Qu’est-ce que tu veux ? Demanda froidement le barman d’une voix étranglée qui traduisait clairement à quel point il était déconcerté mais également effrayé.

Elle fit un autre pas dans la chambre, s’approchant doucement de lui tout en respectant une distance raisonnable afin qu’il ne fasse pas de crise de panique. Le médecin l’avait prévenu, Kyo également. Kaoru était encore en état de choc après ce qu’il avait vécu. Lui qui était si fort, si dur habituellement était désormais complètement brisé et il lui faudrait beaucoup de temps pour se remettre de ce qu’il vécu. Et justement, il n’avait raconté à personne ce qui lui était arrivé. Il n’avait parlé ni à la police, ni au personnel soignant. Il refusait de revivre ce que son père lui avait fait subir et tous ne pouvaient que se l’imaginer.

- J’ai appris ce qui s’était passé et…

- Je n’y étais pour rien ! Hurla-t-il d’une voix pleine d’émotion mais surtout de désespoir. C’est lui qui est venu me trouver. Je n’avais pas le choix. Et… et ce n’est pas moi qui appelé la police.

La voix de Kaoru tremblait. Il semblait au bord de la crise de nerf, d’ailleurs des larmes ne tardèrent à pas couler le long de son visage alors qu’il se confondait à la fois en excuse mais également en justification, comme s’il avait été le coupable plutôt que la victime. Sa mère l’écouta parler sans rien dire, n’osant le couper et sentant son propre cœur se briser à chacun de ses mots. Si Kaoru était comme ça aujourd’hui c’était de sa faute. C’était parce qu’elle n’avait pas su l’écouter ni le comprendre lorsqu’il en avait eu besoin. Parce qu’elle n’avait fait que l’accabler et le traiter injustement alors que la seule chose dont il avait besoin, c’était une étreinte qui n’arrivait que maintenant. Et c’est tout ce qu’elle trouva à faire. Elle n’avait pas de mot pour s’excuser. Elle n’aurait de toute façon pas pu dire quoi que ce soit tant sa gorge était nouée. Alors tout ce qu’elle fit fut de le prendre dans ses bras. Au début il se débattit et tenta de la repousser avec une violence et une force qu’elle n’aurait jamais soupçonnée à cause de son état et pourtant le tint bon. Si elle l’avait abandonné à une époque, aujourd’hui elle ne souhaitait plus commettre la même erreur. Et même si son fils n’était pas capable de lui pardonner et ne voulait pas d’elle, ça n’avait pas d’importance car elle était là et ne partirait plus.

 

Petit à petit, Kaoru se calma et ses cris se transformèrent en sanglot. Il pleura dans les bras de sa mère, s’accrochant à elle comme à une bouée de sauvetage et ressentant pour la première fois depuis des années ce qu’il avait toujours désiré. Pas un mot, pas une excuse, juste sa présence pour lui montrer qu’elle comprenait et qu’elle ne lui en voulait pas car ce n’était pas de sa faute. Qu’il n’avait jamais voulu que ça arrive et qu’il n’ait jamais cherché à séduire son père.

 

Kyo qui se tenait dans l’encadrement de la porte décida de se retirer un moment pour leur laisser l’intimité dont ils avaient besoin. Il les avait observé de loin avec inquiétude mais était désormais rassuré. Kaoru irait mieux.